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JournalL'Express publié le 27/02/2008 Par Propos recueillis par Anne Vidalie

L'ancienne ministre, déportée à Auschwitz à 16 ans, revient sur les années de plomb de l'Occupation. Et sur l'attitude de la population à l'égard des juifs.

Veil SimoneLes Français ne cessent de revisiter les douloureuses années de l'Occupation. A la période «tous résistants» de l'après-guerre avait succédé la phase «tous collabos». Aujourd'hui, un jugement plus nuancé se fait jour. Qu'en pensez-vous?

Après la Libération, les résistants ont été glorifiés, et c'était normal: ils s'étaient battus pour la liberté et la République. Réconciliation et reconstruction du pays obligent, les gaullistes sont parvenus à imposer l'image d'une France héroïque et résistante à laquelle tout le monde a fait semblant de croire. Le général de Gaulle n'a pas stigmatisé la collaboration avec l'occupant allemand. Il y eut bien quelques procès retentissants, comme celui de Pierre Laval, mais c'est tout. Ceux, comme moi, qui rentraient de déportation, n'étaient pas écoutés. Notre histoire était trop lourde - même pour nos proches, parfois. Certains pensaient que nous exagérions. Je portais des manches longues pour cacher le matricule tatoué sur mon bras. 

Puis la tendance s'est inversée...

Vingt ans plus tard, la jeune génération a remis en question la version officielle, trop belle, de l'Histoire. Une évolution que le film Le Chagrin et la pitié,de Marcel Ophuls, illustre bien: il présente comme un exemple de collaboration la ville de Clermont-Ferrand, qui a pourtant compté beaucoup de résistants, notamment étudiants. Bref, tous les Français auraient été des salauds! A l'époque, je me suis bagarrée, avec succès, pour que l'ORTF [le service public alors chargé de l'audiovisuel] n'achète pas ce documentaire que je trouvais injuste et partisan. Contraire, également, à ce que j'avais vécu.

Justement, quel souvenir gardez-vous de la France de cette époque?

En septembre 1943, ma s?ur, Milou, et moi avons été accueillies par des enseignants. Elle, chez son professeur de chimie, moi, chez un professeur de lettres. Nous vivions dans le même immeuble. Notre frère, Jean, était, lui, chez un troisième couple, tandis que nos parents étaient hébergés par un ancien dessinateur de mon père. C'est chez lui que ma grand-mère, venue nous rejoindre, a vécu pendant toute la durée de notre déportation. Quand j'ai dû quitter le lycée, deux mois après la rentrée, mes amies m'ont fait passer les cours et mes professeurs ont continué à corriger mes copies. J'ai ressenti une grande solidarité autour de moi. Je suis sûre que beaucoup de mes camarades de classe m'auraient cachée. Quant aux Villeroy et à leurs trois enfants, chez qui j'habitais, ils m'ont pleinement intégrée à leur vie de famille.

Ce soutien que vous avez trouvé dans votre entourage était-il exceptionnel?

De nombreux Français - même si tous, loin de là, n'ont pas reçu la médaille des Justes - ont aidé des juifs, hébergé des enfants. Dans les villages de campagne, nul n'ignorait que les gamins, soi-disant placés par les services sociaux, étaient de petits juifs - d'autant que certains parlaient avec un accent étranger. Les gens fermaient les yeux ou ne cherchaient pas à savoir. Des couvents ont dissimulé des enfants, aussi. La Cimade [association oecuménique d'entraide aux réfugiés et aux migrants, créée en 1939], comme la communauté protestante, a fait preuve d'une grande solidarité envers les juifs.

Les trois quarts des juifs français ont échappé à la déportation. Auraient-ils été moins nombreux sans l'échelon intermédiaire entre la population et l'occupant que constituait le régime de Vichy?

Oui. En définitive, oui. C'est difficile à dire, car il est encore politiquement douloureux, en France, de penser que nous avons eu Vichy et la collaboration et que, dans le même temps, beaucoup de gens ont pu échapper à la rafle du Vel' d'Hiv' parce qu'ils avaient été prévenus par les commissariats. Ce n'est pas le régime de Vichy lui-même qui a protégé les juifs. Ce sont des individus, dans l'administration, dans la police, qui ont pris des initiatives. Parce qu'ils étaient français, et pas allemands.

Quel jugement portez-vous sur la proposition de Nicolas Sarkozy de «confier la mémoire» d'un enfant français victime de la Shoah à chaque élève de CM2, dès la rentrée prochaine?

A la seconde où j'ai entendu ces mots, mon sang s'est glacé. Il est inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste d'infliger cela à des petits de 10 ans! On ne peut pas demander à un enfant de s'identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter. Nous-mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés, après la guerre, à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et, aujourd'hui encore, nous essayons d'épargner nos enfants et nos petits-enfants. La suggestion du président de la République risque, en prime, d'attiser les antagonismes religieux. Comment réagira une famille très catholique ou musulmane quand on demandera à leur fils ou à leur fille d'incarner le souvenir d'un petit juif ? 


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