Simone Veil Auschwitz n'appartient à personne

JournalL'Express publié le 18/08/1989 propos recueillis par Dominique de Montvallon

Plus que jamais ardente avocate du centre, Simone Veil confie à L'Express les sentiments angoissés que réveille en elle la polémique autour du carmel d'Auschwitz. Et elle explique pourquoi, politiquement, elle n'est pas "ailleurs".

L'Express: L'affaire du carmel d'Auschwitz vous paraît-elle inquiétante ?

Une vieSimone Veil : Avant tout, triste. Parce que la charge émotionnelle de ce que représente Auschwitz est considérable. Pour les anciens déportés comme moi, pour tous ceux dont les proches y sont morts ? et c'est le cas d'un très grand nombre de juifs en Europe ? Auschwitz ne peut être qu'un lieu de recueillement. Il n'appartient à personne. L'idée que ce lieu soit récupéré par des carmélites, même pour la prière, est insupportable, d'autant que les Polonais, depuis longtemps déjà, ont, progressivement mais volontairement, occulté l'extermination des juifs pour faire du camp le symbole du seul martyre national, et que les juifs avaient été abandonnés à leur destin par le monde entier.

Jean-Marie Le Pen vient de s'en prendre à ce qu'il nomme l'" internationale juive "...

Il s'en est pris également à la franc-maçonnerie. Ce rapprochement est significatif pour tous ceux qui se rappellent l'avant-guerre et la période 1940-1945. On sait bien où de tels propos, qui pouvaient autrefois paraître sans conséquences, ont conduit : exclusion de certaines professions d'abord, prisons et camps ensuite, extermination enfin.

Quel est votre sentiment dominant au vu de l'état présent du système audiovisuel français ?

Depuis 1985, les gouvernements ont accumulé les erreurs en matière de télévision. Leur politique n'a été dictée que par des considérations de personnes. Les privatisations successives ont été brouillonnes, sans que soient définis les rôles et les financements respectifs du privé et du public. La dernière réforme d'Antenne 2 et de FR 3 relève de la même démarche. Mais, maintenant qu'un PDG est nommé, il faut lui faire confiance, et espérer qu'il pourra maîtriser ce monstre en donnant au secteur public sa juste place. Laissons enfin l'audiovisuel vivre sa vie !

Votre résultat des européennes est-il un demi-succès ou un demi-échec ?

La plupart des sondages m'avaient laissé espérer plus. Pourtant, mon résultat démontre l'existence d'un courant authentiquement situé au centre, susceptible de recueillir plus de suffrages que le Parti libéral n'en obtient en République fédérale, où le rôle de ce parti est loin d'être négligeable. J'ai mobilisé beaucoup d'électeurs qui, sinon, seraient venus grossir les rangs des abstentionnistes. J'ai fait entendre l'unique vrai discours européen. Cela étant, le seul succès réel a été celui des Verts.

Les Français ont-ils, selon vous, envie d'être gouvernés au centre ?

Oui. Ils en ont assez des discours sectaires et manichéens, des réformes bâclées imposées à coups d'article 49.3, lesquelles ont surtout pour objet de défaire ce que les prédécesseurs avaient fait. En revanche, et de manière paradoxale, les Français continuent d'obéir aux vieux réflexes du clivage droite-gauche. Par crainte d'un " retour à la IVe ", ils demeurent éloignés de ces schémas de coalition organisés autour du centre, à l'image des autres pays européens du continent.

Quel est le clivage central en 1989 : droite-gauche, ou bien conservateurs-rénovateurs ?

Il faut se méfier des modes et des fausses ressemblances. Ce n'est pas parce que les idéologies, et singulièrement le marxisme, ont fait faillite qu'il faut considérer que les notions de gauche et de droite (ou celle de centre) n'ont plus de sens. Les rénovateurs de tout bord tranchent par leur style et les questions nouvelles qu'ils abordent. Mais il reste toujours des réponses de droite ou des réponses de gauche. C'est bien ainsi. Car la démocratie ne peut s'accommoder de l'unanimisme. En tout état de cause, le clivage rénovateurs-conservateurs n'est, dans aucun des camps, un clivage de générations.

Etes-vous une opposante ou bien vous situez vous " ailleurs " ?

Je ne suis certainement pas ailleurs. Je suis une opposante qui juge les projets et les situations en toute indépendance et autonomie de pensée.


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