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JournalLe Point publié le 31/10/2007 à 12:08 propos recueillis par François-Guillaume Lorrain

Interview avec Serge Klarsfeld à propos de Klaus Barbie

Klarsfeld SergeLe Point : Le documentaire Mon meilleur ennemi montre la photo de Barbie au conseil d’administration de la Transmaritima Boliviana, une photo qui a permis de relancer les recherches. Comment étiez-vous entré en possession de cette image ?

Serge Klarsfeld : C’est une histoire en deux temps. Il faut revenir au non-lieu accordé à Barbie en février 1971 par le procureur général de Munich. Pourquoi ce jugement, me direz-vous ? C’est assez compliqué. Il faut remonter à un protocole entre la France et l’Allemagne qui permettait à celle-ci de ne pas être compétente sur les affaires non classées, c’est-à-dire, en particulier, les condamnations par contumace. Rappelons que la France avait justement condamné Barbie par contumace, en 1954, aux travaux forcés à perpétuité.

Par la suite, un nouvel accord était intervenu et l’Allemagne avait récupéré cette compétence, mais sans voter la loi qui ratifierait ce changement. Puis au début de l’année 1971, le chancelier Willy Brandt a enfin signé le décret et pour prouver leur bonne volonté, les Allemands ont décidé de se pencher sur un cas précis. Or, voilà que le dossier examiné est celui de Barbie, qui a disparu en Amérique du Sud. Le jugement du tribunal de Munich est clair : on ne peut pas prouver que subjectivement, Barbie, chef de la Gestapo à Lyon, savait que le sort des enfants arrêtés serait tragique. C’est après ce non-lieu rendu en février 1971 que nous avons commencé à riposter.

Le Point : Quelle forme a pris votre contre-offensive ?

S. K. : J’ai contacté des membres d’un conseil d’administration d’une association juive de Lyon (l’UJIF). En septembre 1971, j’ai retrouvé Raymond Gessman, qui avait protesté auprès de Barbie, après que des Juifs avaient été fusillés à Lyon. Il avait demandé si la déportation n’était pas préférable à une mort certaine. Barbie lui avait répondu : déporter ou fusiller, c’est la même chose. J’avais donc bien la preuve que Barbie était parfaitement au courant du sort qui attendait les Juifs arrêtés à Lyon. Par ailleurs, mon épouse, Beate, s’est rendue en Allemagne, et a mené une campagne intensive d’information. Des photos de Barbie ont paru dans la presse allemande, en particulier dans le Süd-Deutsche Zeitung dont un homme d’affaires vivant à Lima, au Pérou, a pris connaissance. Il a pris contact avec nous, en nous informant qu’une famille Altman, correspondant à la famille Barbie, vivait à Lima. Nous lui avons demandé de mener une enquête en Amérique du Sud, tandis que nous allions, nous, en Allemagne étudier toutes les données sur les enfants de Barbie, pour voir si tous les éléments correspondaient. C’est ainsi qu’il nous a communiqué cette photo du conseil d’administration de la Transmaritima Boliviana.

Le Point : Qu’en avez-vous fait ensuite ?

S. K. : Je me suis rendu au Quai des Orfèvres pour demander un examen anthropométrique. Il fallait établir si la photo de cet homme qui datait de 1970 était bien celle de Klaus Barbie, photographié en 1950. La réponse officieuse a été oui. Je suis allé voir ensuite Chaban-Delmas, à l’époque Premier ministre, et je lui ai donné 15 jours pour demander l’extradition, auquel cas je rendais publique l’affaire. C’est ce que j’ai fait, dans L’Aurore . En apprenant cela, Barbie est retourné en Bolivie, un pays avec lequel la France n’avait pas de traité d’extradition.

Le Point : La France a tout de même demandé l’extradition...

S. K. : Demande examinée puis rejetée, après 18 mois, par la Cour suprême de Bolivie. Entre-temps, Beate était allée, avec la mère d’enfants arrêtés à Yzieu, à la Paz. Le gouvernement bolivien avait enfermé quelques semaines Barbie, pour des raisons fiscales. Mais c’était seulement pour la forme. Fin 1972, j’ai mis au point avec Régis Debray une tentative d’enlèvement de Barbie. Nous avons travaillé avec un ami de la femme de Debray, qui avait été préfet en Bolivie. Nous devions partir du Chili avec une voiture. Mais l’expédition a échoué. Puis en 1982, l’opposition démocratique est revenue au pouvoir en Bolivie. Barbie a été à nouveau remis en prison sur le prétexte d’une dette. Le secrétaire d’État à la Sécurité était un ami. J’ai revu Debray, j’ai rencontré Mitterrand. Barbie avait été aussi privé de sa nationalité bolivienne, en raison de fausses déclarations. Il était donc "expulsable", un acte du pouvoir exécutif qui est bien plus rapide qu’une extradition. L’Allemagne avait demandé l’extradition, nous avons demandé son expulsion, et c’est la France qui a obtenu gain de cause.

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