Sans vous aimer

JournalL'Express publié le le 01/02/2008

Juliette Gréco est déjà une vedette de la chanson française quand elle rencontre Françoise Sagan en 1955. L'égérie de Saint-Germain-des-Prés a joué pour Cocteau, chanté Prévert, Queneau et Sartre. «Madame, je vous admire beaucoup», lui murmure l'auteur de Bonjour tristesse, à peine âgée de vingt ans. «Moi, c'est Juliette», lance la dame en noir. Elles ne se quitteront plus. Sagan écrit quatre titres pour Gréco, dont Sans vous aimer, petit chef-d'oeuvre de perversité. A travers l'histoire de cette chanson, Michaël Delmar raconte l'amour, longtemps secret, qui lia les deux femmes. Ces confidences éclairent sous un jour nouveau l'oeuvre de Françoise Sagan, «toujours présente derrière le personnage masculin» de chacun de ses romans...

Sans-vous-aimer.jpgSagan explore sa vocation théâtrale. Mais si sa première pièce, Un château en Suède, a reçu le prix du Brigadier 1960, la suivante, Les violons parfois, fera un bide, au grand dam de Marie Bell, qui en supportera les frais. «Les violons parfois font des ravages», dit-elle, citant l'auteur. Et d'ajouter: «J'en sais quelque chose!» Heureusement, La robe mauve de Valentine, taillée aux mesures de Danielle Darrieux, s'inscrit comme une nouvelle réussite. Mais Sagan n'a pas renoncé à l'idée de faire jouer Gréco. En 1964, elle lui propose Bonheur, impair et passe, qui se jouera au théâtre Edouard VII. Titre excellent, pièce charmante et déconcertante. On y découvre un couple d'aristocrates russes ruinés par le jeu, un mari jaloux, une épouse volage prénommée Angora, qui se tire les cartes pour passer le temps, et un bel amant de passage.

Sept ans après Anastasia, voilà donc Juliette Gréco de nouveau habillée en Russe, avec chignon et anglaises, robes longues et dentelles. Dans cette comédie grinçante, elle a pour partenaires deux magnifiques comédiens, Jean-Louis Trintignant (l'amant) et Daniel Gélin (le mari), qui lui laisseront un souvenir éblouissant. Alice Cocéa, teigne professionnelle, qui joue sa belle-mère, distille à son oreille sa dose quotidienne de venin, histoire de la déstabiliser avant d'entrer en scène. Déplaisante expérience. Comme si l'intrigue alambiquée et les costumes d'époque ne suffisaient pas à jeter le trouble, Sagan se pique de diriger elle-même la mise en scène! Circonstance aggravante, elle est secondée dans sa périlleuse mission par les conseils très peu éclairés, mais péremptoires, de Sophie Litvak, dont l'omniprésence agace les comédiens. Et comme, de son propre aveu, elle manque un peu d'autorité, et sans doute d'expérience, l'entreprise se solde par une déconvenue, moins grave toutefois que l'échec des Violons, chaque interprète s'en tirant finalement avec les honneurs.

Dès le lendemain de la générale, le 17 janvier 1964, le commentaire de Jean Dutourd dans France Soir ne laisse planer aucun doute sur ses impressions: «Mme Sagan a bâclé sa pièce en paresseuse qui pense à autre chose» et il conclut à propos de la mise en scène: «Elle ne connaît rien à ce métier, et cela se voit.» La pièce tiendra cependant la saison prévue et se jouera même à guichets fermés, sur la foi d'un générique attrayant et d'un bouche-à-oreille favorable. A Marie Bell, encore une fois productrice, qui lui demande ironiquement: «Es-tu contente de toi?» l'auteur de répondre, avec sa bonhomie coutumière, «couci-couça», ce qui est un euphémisme. Du moins, l'aventure lui aura permis d'inventer un nouveau cocktail, propre à réconforter les inquiétudes théâtrales (et les autres), cocktail à base de vodka chaude et de miel liquide, baptisé avec à-propos la «vodka Saganoff»!

Fort heureusement, l'amitié des comédiens ne prendra pas ombrage de cette aventure. Daniel Gélin, qui la connaît depuis les nuits jazzy du Tabou, aura ce mot: «Juliette et moi n'avons jamais eu d'aventure ensemble - c'est un oubli incompréhensible.» Trente années plus tard, lorsqu'il écrira un livre de souvenirs, c'est elle qui en trouvera le titre: Comme on s'aimait. Parce que, dit-elle, «c'est vrai qu'on s'aimait à Saint-Germain-des-Prés». Bonheur, impair et passe marque toutefois sa dernière incursion au théâtre. Désormais, elle se consacrera entièrement à la chanson.

Sagan, de son côté, continuera d'écrire des romans, des pièces, des scénarios et des chansons. Parmi ses réussites dans ce domaine, citons une contribution à la bande originale de Aimez-vous Brahms? d'Anatole Litvak. Elle pose sur la musique de Georges Auric, inspirée du troisième mouvement de la symphonie n° 3 de Brahms, des paroles qu'Yves Montand et Anthony Perkins, tour à tour, immortalisent sur disque:

Quand tu dors près de moi,
Tu murmures parfois
Le nom mal oublié
De cet homme que tu aimais.

En revanche, elle n'est pour rien dans les lyrics de Bonjour tristesse, interprétés par Juliette Gréco, qu'on aperçoit furtivement au début du film. Ces paroles sont de Laurents, Lemarchand et Datin. Pourquoi cette triple signature? Pour une question de copyright: les droits du roman ont d'abord été achetés par l'éditeur musical Ray Ventura, puis revendus à la Columbia avec un substantiel bénéfice. La musique a fait l'objet de tractations complexes entre la production américaine, l'édition française et les maisons de disques. Quant à l'auteur du roman, elle a été oubliée en chemin! Ce qui n'empêchera pas Gréco d'enregistrer cet agréable morceau, en français et en anglais, sur une musique composée, là encore, par Georges Auric.

Depuis qu'on est ensemble
Tu viens chaque matin,
Me donner la première caresse
Tu es mon seul amour
Et j'ai trop de faiblesse
Pour te quitter
Ma tristesse

En 1964, Gréco tourne une émission de télévision consacrée à ses nouvelles chansons et invite Sagan à y participer. A la faveur d'une visite chez l'écrivain Pierre Mac Orlan, auteur de Quai des brumes, Sagan a l'idée d'un refrain pour Juliette, «Parallélébipèdes». Le texte, improvisé sur un coin de feuille en trois minutes, lui vient en même temps que le jeu de mots du titre, inspiré par une petite musique du compositeur Philippe-Gérard. Celui-ci, qui fait partie du voyage, pianote entre les prises de vues. Outre les chansons pour Juliette, Philippe-Gérard s'est illustré en composant des musiques pour Jeanne Moreau, sur des poèmes d'Elsa Triolet (Les chansons de Clarisse), pour Jean Guidoni et pour Lio sur des textes de Prévert. Avec ses accents gainsbouriens, insolents et un peu canailles, la chanson séduit Gréco, qui l'enregistrera peu de temps après et l'inclura, la même année, dans son spectacle à Bobino.

Nous sommes parallèles en effet
Nous sommes deux bipèdes en effet
Parallèles et bipèdes
Couchés tout seuls, nus dans un lit
Faisant l'amour, poussant des cris,
Je te l'accorde, c'est très gentil
Très agréable, et puis, et puis.

Last but not least, en 1971, Sagan revient au théâtre, pour adapter Sweet Bird of Youth, de Tennessee Williams, travail qu'elle croit facile à distance, mais dont elle mesure les difficultés en se frottant au texte original. C'est une oeuvre tourmentée, qui a déjà une vingtaine d'années lorsqu'elle s'y attaque, et dont l'intrigue, mettant aux prises une star déchue en attente de come-back et un gigolo en pleine déconfiture, semble un peu datée.

Les représentations ont lieu au théâtre de l'Atelier, dans une mise en scène de Barsacq avec Edwige Feuillère, altière en Alexandra del Lago, et Bernard Fresson, improbable en gigolo (Paul Newman jouait le rôle au cinéma). Malgré ses défauts, le spectacle tient la route, et Tennessee Williams, venu en personne soutenir l'entreprise, appréciera les efforts de sa consoeur française. A sa question: «Tu ne t'es pas senti trahi?», il répondra avec indulgence qu'il s'est senti «aimé». Que demander de plus? Une chanson, peut-être, et c'est ce que fait Sagan à Gréco, qui s'exécute de bonne grâce. Elle enregistre son poème sur une ravissante musique de Frédéric Botton, un fidèle du clan. Le résultat, irréprochable, sera diffusé à la fin du spectacle. Il reste, plus de trente ans après, l'une des plus parfaites réussites de Sagan dans ce domaine.

Volant, volant, de toit en toit
Volant, volant de toi à moi
C'était la plus belle hirondelle
C'était pour nous, c'était pour elle.

En 1971, Sagan n'a que trente-six ans, mais elle ressent déjà les blessures du temps qui passe. Toujours plus fragile, elle éprouve davantage de difficultés à écrire, de douleur à vivre. Charlotte Aillaud: «Une nuit de 1978 où nous étions sorties très tard, elle me raccompagnait en voiture rue du Dragon: Françoise trouvait toujours où se garer. Elle était joueuse même en cela! Ce soir-là, nous avons tourné pendant un quart d'heure sans succès. "Voyez, me dit-elle, la chance m'a quittée."» En fait, les années quatre-vingt, fertiles en production romanesque, constitueront une oasis d'harmonie et d'équilibre, grâce à l'amitié de François Mitterrand, à la fidélité de ses proches et à l'amour de Peggy Roche. Peggy, oiseau de nuit, ex-épouse de Claude Brasseur, est une créatrice de mode raffinée dont la boutique rue du Pré-aux-Clercs attire une clientèle ultrasophistiquée. Femme de caractère, d'une allure folle, d'un humour ravageur, elle sait résister aux bourrasques saganesques et aplanir ses doutes pour maintenir autour d'elle un courant de douceur et de fantaisie. Mais elle disparaît prématurément en septembre 1991.

Ce n'est qu'après sa mort que la désespérance s'installera dans le coeur de Françoise, malgré des soutiens persistants, son amie Colette, le compositeur Frédéric Botton, quelques fidèles... La maladie la poursuit, le fisc la harcèle. Elle qui disait: «J'ai toujours eu honte quand j'étais malheureuse. C'est un état dégradant, c'est imbécile de ne pas être heureux*», elle se tient désormais à l'écart du monde. Charlotte Aillaud: «On se rencontrait encore de loin en loin, elle préparait à dîner sur une petite table de jeu... Aucun besoin de se réajuster l'une à l'autre, nous retrouvions naturellement le ton d'autrefois.» Juliette: «Elle me téléphonait de temps en temps, je la faisais rire, mais son rire avait des accents mélancoliques.» Elle s'éteint en septembre 2004, à l'âge de soixante-neuf ans.

* In Répliques, Quai Voltaire, 1992

Biographie

Né en 1954, Michaël Delmar est journaliste à Marie-Claire et à Cosmopolitan. Egalement scénariste et écrivain, il est l'auteur, entre autres, de Marilyn Chérie, La blonde platine et Saint-Germain-des-Prés (avec Juliette Gréco). Passionné de cinéma, de chanson et d'astrologie, il s'intéresse aux trajectoires d'artistes. Il a coécrit un film sur le sujet: L'étoile noire. Michaël Delmar a fait la connaisance de Françoise Sagan en 1978 et fréquenté ses amis, dont Peggy Roche. Devenu un proche de Juliette Gréco, il a réuni les matériaux pour reconstituer avec délicatesse et brio la genèse de leur plus belle chanson, curieusement méconnue. Après Sans vous aimer, il publiera en mars Un jeune homme à la mode, écrit avec Sophie Agacinski, chez Michel Lafon.