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JournalL'Express publié le 10/01/2008 par Propos recueillis par Delphine Peras

En exclusivité pour L'Express, l'ancienne ministre réagit à la publication du Journal de cette jeune juive parisienne morte en déportation en 1945. Un récit bouleversant et un témoignage historique de premier plan.

Berr Hélène« Je suis très heureuse que le journal d'Hélène Berr paraisse enfin. Mariette Job, sa nièce, me l'avait prêté il y a quelques années. Ce livre m'a tellement émue, touchée, que sa publication me semblait indispensable. Etudiante très brillante à la Sorbonne, Hélène fait preuve à la fois d'une grande lucidité et d'une formidable envie de vivre. Elle ne sait pas ce qui se passe vraiment, son inquiétude grandit, et elle se tourmente pour les enfants de déportés dont elle s'occupe bénévolement au sein de l'Ugif [NDLR : Union générale des israélites de France].

En même temps, elle sort en portant l'étoile jaune, voit ses amis, dont beaucoup sont comme elle très musiciens, goûte chaque instant, vit intensément son amour pour Jean Morawiecki, son fiancé. Ce qui m'a frappée, c'est qu'elle ne manifeste aucune haine pour tous ces gens si peu généreux avec les siens, même vis-à-vis de ces policiers qui ont emmené son père. Hélène ne tient jamais de propos accusateurs, sauf à la fin de son journal, contre ces occupants allemands qui ont décrété qu'elle n'était pas française.

Hélène Berr vivait à Paris alors que moi, je me trouvais à Nice, en zone longtemps libre puis occupée par les Italiens jusqu'au 9 septembre 1943. Par ailleurs, Hélène est née en 1921 et moi en 1927, une différence d'âge qui compte. Elle était très mûre, et évoluait dans un milieu de grands bourgeois intellectuels très au fait des événements, contrairement à cette bourgeoisie de province qui constituait l'entourage de mes parents, établis à Nice après la Première Guerre. On savait beaucoup plus de choses à Paris, notamment par la proximité de Drancy, où les gens étaient regroupés avant d'être déportés. Le père d'Hélène lui-même, vice-PDG des usines Kuhlmann, a été interné dans ce camp en juin 1942, avant d'en être libéré trois mois plus tard grâce au versement d'une caution. D'où cette lucidité extraordinaire sous la plume d'Hélène : elle parle des chambres à gaz, des sélections, et sait qu'elle-même et ses proches risquent d'être déportés...

Pourquoi, dans ces conditions, ne pas tenter de quitter Paris ? Toute l'Europe était occupée. Et se dissimuler quelque part en France, c'était aussi courir le risque de se faire dénoncer. Ce que l'on peut se demander, c'est pourquoi les Berr ont décidé de revenir passer la nuit dans leur appartement, ce 7 mars 1944, alors que jusque-là ils ne dormaient pas chez eux ? Dire qu'ils seront tous arrêtés dès le lendemain, à leur domicile... Pourquoi avoir pris ce risque incroyable ? A un moment, on est las de fuir en permanence, ou peut-être fataliste. Le fait même de sortir en portant l'étoile jaune était en soi un grand risque, mais ne pas la porter était aussi pour la Gestapo prétexte à vous arrêter.

Après Drancy, Hélène a été déportée à Auschwitz le 27 mars 1944, jour de ses 23 ans. J'aurais pu la croiser à Bergen-Belsen, où elle a été transférée en janvier 1945, au terme d'une terrible marche de la mort dans le froid et la neige que j'ai également vécue. La population de ce camp, jusqu'alors plutôt constituée de catégories "privilégiées", a dû accueillir un grand nombre de déportés, il n'y avait plus rien à manger ni à boire, juste quelques mares d'eau stagnante. C'est ainsi qu'Hélène est morte du typhus, quelques jours avant la libération du camp, comme ma mère... Le Journal d'Hélène Berr est à la fois le journal d'une jeune juive sous l'Occupation, d'une sensibilité et d'une qualité littéraires exceptionnelles, et une référence historique. »  


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