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LoupeFrance Justice publié le 29/02/2012 à 19:04

En 1923, Pierre Bonny a 28 ans. Ce n’est encore qu’un jeune inspecteur aux dents longues, assistant et secrétaire du commissaire Achille Vidal. Son nom est alors inconnu du grand public. On le retrouvera souvent plus tard dans l’histoire de la politique et, plus généralement, dans celle de notre pays. Un nom qui s’écrira en lettres de sang…

Bonny PierreIl est policier depuis 1918. Avant que n’éclate l’Affaire Seznec, il a d’abord exercé ses talents en province où rapidement, se sont révélées ses grandes qualités, ce qui lui a valu sans doute d’être versé dans la « Secrète ». Chargé de « missions très spéciales », personne ne savait en quoi elles consistaient. Il disparaissait durant quelques jours sans donner ni laisser la moindre indication sur sa destination ou son itinéraire. C’est au cours d’une de ces missions qu’il fut amené à fréquenter le Champ-de-Mars, où se produisait le trafic des voitures américaines… Après un intermède à la brigade des jeux, il revient à son corps d’origine, la Sûreté, tout auréolé de sa jeune gloire policière qui s’entoure d’un parfum de mystère et de contre-espionnage. Il a déjà mis le doigt dans l’engrenage le plus dangereux de tous : celui de la politique.

L’homme est policier dans l’âme. Il aime traquer, surprendre, confondre. Habité par une ambition que ses qualités rendent légitime, il ronge son frein. Il a vite compris que pour faire carrière, devenir un « grand » dans ce métier, il fallait servir les desseins du pouvoir politique, quel qu’il soit, obligation à laquelle il se plie sans états d’âme. L’Affaire Seznec lui apportera la consécration. Elle fera de lui un policier célèbre, une vedette, mais surtout, aux yeux des gouvernants, un homme précieux à qui l’on peut confier des missions confidentielles encore plus « délicates ».

Très vite, Bonny allait prendre l’habitude de « rendre service » aux hommes politiques. En 1927, il reçoit la médaille d’argent de la police, est nommé inspecteur principal et officier de police judiciaire. Il est question de le faire passer commissaire, bien qu’il ait échoué trois fois de suite à l’examen, mais ce projet est contrecarré par une indiscrétion parue dans la presse.

Ses rapports avec la hiérarchie policière, qui apprécie peu ses méthodes « expéditives » et sans doute aussi sa situation atypique, sont complexes : on se plie aux décisions du pouvoir politique qui le protège, mais on lui met volontiers des « poux dans la tête ».

Déjà en 1923, il s’est constitué un solide réseau d’indicateurs. Des « hommes du milieu » lui serrent ostensiblement la main et lui offrent le champagne.

Suivront les affaires Stavisky et Prince dans les années trente.

Le célèbre escroc Alexandre Stavisky, avait réussi à compromettre des personnages importants de la finance et de la politique en les « arrosant » copieusement. On le retrouvera « suicidé » le 8 janvier 1934. Le Canard enchaîné ironisera en titrant :  » Stavisky se suicide d’un coup de revolver qui lui a été tiré à bout portant « . Et le journal d’ajouter :  » Stavisky s’est suicidé d’une balle tirée de trois mètres. On savait qu’il avait le bras long. Mais à ce point ! « . Bonny « s’illustre » dans l’Affaire Stavisky. C’est lui qui retrouve les talons de chèques de l’escroc, permettant ainsi d’atténuer le scandale. A l’occasion de ce coup d’éclat, le garde des Sceaux de l’époque s’adresse à lui en ces termes :  » Jeune homme, vous avez sauvé la République. Vous êtes le premier policier de France ! « .

Le génie de Bonny est celui de la confusion : il brouille les pistes en vous donnant l’impression de retrouver votre chemin tout seul, alors qu’il vous mène là où il veut. Dans l’Affaire Seznec, il n’aura de cesse de manipuler les témoins en orientant leurs dépositions. Il s’acharnera à démontrer la culpabilité du maître de scierie, sans doute pour protéger de hauts personnages compromis dans le trafic des stocks américains avec l’URSS.

Si l’on en croit son fils, il s’est passé de drôles de choses dans l’affaire Prince. Selon lui, le policier est en fait l’artisan du crime (Albert Prince – conseiller à la Cour de Paris – sera découvert sur le ballast d’une voie de chemin de fer près de Dijon. Le corps déchiqueté et décapité par le passage d’un train. C’est Bonny qui aurait monté le guet-apens destiné à éliminer un personnage indésirable pour le pouvoir en place).

Après l’affaire Prince, Bonny s’imagine peut-être que ses puissants protecteurs lui manifesteront leur éternelle reconnaissance. Mais ce policier qui se croit tout permis en sait trop. Il est devenu gênant pour ses anciens employeurs. Une commission d’enquête est nommée et on découvre qu’il y a eu falsifications de preuves dans les enquêtes de Bonny concernant Stavisky et Prince.

Un jour, dans les couloirs de la police judiciaire, on l’entend s’écrier : « J’en ai marre de ces salauds. Je me suis mouillé pour eux. Ils ont gagné beaucoup d’argent, ils sont au gouvernement. Si on me vire, je sortirai toute l’Affaire Seznec où j’ai pris de gros risques ! »

Condamné à trois ans de prison avec sursis – et donc libre – il est cependant chassé de la police pour trafic d’influence et détournement de fonds dans l’exercice d’une fonction publique.

L’occupation allemande est pour ce déclassé une « divine surprise ». Il se met au service du bureau « Otto », officine de marché noir allemande destinée à approvisionner l’occupant. Dans ce contexte, il s’acoquine avec le truand Henri Laffont et ses amis. C’est ainsi que naît la tristement célèbre bande Bonny-Laffont. Elle a ses locaux au 93 de la rue Lauriston, dans un immeuble tranquille près des Champs-Elysées. L’ancien policier et ses acolytes ne se bornent pas seulement à trafiquer, ils participent activement à la chasse aux juifs et aux résistants. Le superflic est devenu un auxiliaire de la Gestapo. Il est devenu un criminel hors du commun.

Condamné à mort à la Libération, il est fusillé le 27 décembre 1944. Avant d’être arrêté, il avait fait part à son fils de ses doutes sur la culpabilité de Seznec.

« Mon petit, les apparences sont aujourd’hui contre moi. Exactement comme elles le furent contre Seznec. Moi qui avais participé à l’enquête, j’étais certain qu’il avait tué le conseiller général Quemeneur. Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai eu la certitude, pour ainsi dire formelle, que Seznec était innocent. Et pourtant, il est au bagne depuis plus de vingt ans et par ma faute, parce que je me suis trompé de bonne foi… «

Quelle était cette preuve formelle ? Nous l’ignorons, hélas ! Au docteur Paul, médecin légiste chargé d’assister à son exécution, il déclara avant de mourir : « Je regrette d’avoir envoyé au bagne un innocent. »

A lire : L’homme du déshonneur ; dans cet excellent article, Libération revient sur le rôle et le personnage trouble de Pierre Bonny, un flic sans scrupule.


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