Organisation du pillage

Goering HermannL'occupation allemande en France a eu dans tous les domaines des conséquences extrêmement graves pour le pays. Le Reich, conformément à des plans élaborés de longue date, entendait tirer de l'Armistice le parti le plus grand possible.

Son but, était double : faire d'une part participer tous les territoires occupés à l'effort militaire qu'il avait entrepris ; maintenir, d'autre part, ces mêmes régions sous sa dépendance économique. En France, la réalisation du premier de ces desseins était d'autant plus tentante que le pays était alors très riche de stocks de matières premières et de marchandises amassées en vue des opérations de guerre.

Pour arriver à ce double but, dès les premiers jours de l'Armistice, les exigences allemandes ont pesé d'un poids très lourd sur les finances françaises, état de fait particulièrement périlleux pour un Etat dont l'appareil financier se trouvait, selon l'expression d'un Ministre des Finances : « dans une situation voisine du chaos ». Les questions qui ont été débattues à la Commission d'Armistice de Wiesbaden sont innombrables. Elles ont été fort diverses : problèmes politiques, problèmes militaires, problèmes économiques et financiers.

Les questions économiques ont été de la compétence d'une sous-commission de la Commission allemande d'Armistice : la Délégation allemande pour les affaires économiques, crée avec l'assentiment du Maréchal Goering, Fondé de pouvoir du Plan de Quatre Ans, par une ordonnance du Ministre des Affaires étrangères du Reich en date du 4 juillet 1940. A noter ici le mot « ordonnance » qui donne une légitimité au pillage tel qu'il va se pratiquer en France. Le président de la Délégation allemande pour les affaires économiques, nommé par Goering s'appelait Hans Richard Hemmen".

La délégation économique comprenaitdes représentants du Plan de Quatre Ans, du Ministère des Affaires étrangères, du Haut Commandement de l'Armée de Terre, de l'Aviation et de la Marine, du Fondé de Pouvoir pour l'Administration du Reich, du Commandant Militaire en France. Cette composition même assurait la liaison avec les divers départements de Berlin. La Délégation économique était chargée de l'exécution des clauses économiques et financières du Traité d'Armistice, plus particulièrement des articles 11, 15, 17 et 18, de l'adaptation de toute l'économie-française aux buts de guerre allemands, de l'arrêt du commerce et des relations financières entre les pays en guerre avec l'Allemagne et la France.

La délégation économique était indépendante de la Commission militaire présidée, au début du moins, par le Général d'Infanterie von Stulpnagel'", et du Haut Commandement de l'Armée (O.K.W.) auquel la Commission Militaire était subordonnée hiérarchiquement. Elle dépendait du Ministre des Affaires étrangères, seul organisme dont elle ait à recevoir des instructions. Toutes les questions concernant la compétence de la Délégation Economique faisaient, au Ministère des Affaires étrangères, l'objet de discussions préalables au sein du Comité Interministériel de politique commerciale « Handelspolitischer Ausschuss der Reischsregierung », créé vers 1937.

Organisme indépendant de la Section économique de ce Département, il était chargé de s'occuper de toutes les questions économiques et financières en dehors du Reich. Son rôle a été de premier plan dans l'exécution des clauses économiques et financières de la Convention d'Armistice et toutes les discussions annexes. La Délégation Economique ne possédait donc aucun pouvoir propre de décision ; elle était tenue, dans chaque cas particulier, de transmettre les demandes présentées par la Délégation française au Ministère des Affaires étrangères qui envoyait alors des instructions précises sur la suite à donner aux négociations. Dans certaines affaires, le texte même de la réponse était transmis de Berlin.

Tant à la Commission d'Armistice qu'au cours des diverses discussions qui furent engagées sur la question des frais d'occupation, le comportement des diverses autorités allemandes en présence mérite de retenir l'attention. Il est intéressant de noter que l'attitude la plus irréductible a été celle adoptée -avec cynisme toujours- par les représentants du Plan de Quatre Ans, porte-parole du Maréchal Goering, représenté par l'Obers. Veltjens. Les intentions du Ministère des Affaires étrangères ont été, continuement, intransigeantes vis-à-vis de la France : de nombreux télégrammes émanant soit du Directeur Ministériel Wiehl, soit du Ministre von Ribbentrop™ lui-même en fournissent la preuve répétée.

Par contre, l'attitude du Commandement Suprême de l'Armée, quelqu'empreinte de dureté qu'elle fût, offre des exemples d'un esprit plus conciliant, mettant l'opportunité de concession territoriales ou militaires au-dessus de la stricte interprétation de la Convention d'Armistice et allamt, parfois jusqu'à conseiller au Ministre des Affaires étrangères de faire preuve de moins de rigueur dans le règlement des problèmes français. La position de la Commission d'Armistice et plus particulièrement celle de son Président, le Ministre Hemmen -chef jusqu'à 1939 du Comité Gouvernemental pour l'étude des questions économiques franco-allemandes (Leiter des deutsch-franzosischen Regierungsausschusses fur Wirtschaftsfragen)- ont été fortement influencées par les rivalités ministérielles, le souci de ménager le Ministre des Affaires étrangères et, sinon un vif désir véritable d'épargner les intérêts français -comme veut le faire admettre le Rapport final, véritable plaidoyer pro-domo rédigé après l'évacuation et au moment où la catastrophe était imminente- du moins une connaissance plus directe de la situation exacte de l'économie française.

Les clauses purement économiques étant très brèves et se ramenant à quelques articles seulement dans la Convention d'Armistice, le rôle de la Commission fut moins de veiller à leur exécution que de négocier avec le Gouvernement français toute la série des extensions qui furent, plus ou moins ouvertement, imposées à la faveur de mythes divers, au cours des années de l'occupation. M. Hemmen s'en explique ainsi dans l'introduction de son Rapport final d'activité : « ...Le point de départ de l'activité de la Délégation d'Armistice pour l'économie en France était la position politico-militaire du Reich comme puissance occupante, établie dans la Convention d'Armistice du 22 juin 1940, et, du fait que la poursuite de la guerre contr l'Angleterre et plus tard contre les Etats-Unis et les Soviets, imposait au Reich, la nécessité impérieuse de l'utilisation aussi étendue que possible du potentiel économique de la France pour la victoire finale de l'Allemagne. En conséquence, les événements politiques et militaires qui se produisirent alors à la suite du développement continuel des opérations de guerre en Europe eurent une influence décisive sur l'activité de la Délégation pendant ses quatre années d'activité... »

Selon une méthode qui de tous temps leur a été chère, les autorités allemandes se sont continuellement efforcées de couvrir leur activité d'une apparence de régularité juridique, soit que les obligations françaises découlent d'un lien de droit, soit qu'elles soient censées nées de « négociations et d'accords sur la base d'une collaboration tout à fait volontaire ». A cet égard, il convient de préciser que le rôle de la Délégation économique a été double : à côté de sa fonction de commission annexe à la commission militaire, chargée de l'exécution sur le plan théorique des clauses économiques et financières de la Convention d'Armistice, avec des pouvoirs réglés à ce titre dans le cadre de droits de la puissance occupante, la Délégation économique a parallèlement joué tout au long des années 1940 à 1944 le rôle de délégation économique ordinaire, chargée de la négociation et de l'élaboration (en marge des clauses prévues dans la Convention du 22 juin 1940) de certains accords destinés, selon la formule même de Hemmen, à mettre spécialement la force économique de la zone occupée, dans toute la mesure du possible, au service de l'économie de guerre allemande. L'expérience ne tarda pas à révéler le rôle de la délégation économique dans l'extention des exigences du Reich et son emprise bien au-delà, à toute l'économie française.

Les charges financières de l'occupation allemande en France trouvent leur source dans la Convention d'Armistice signée le 22 juin 1940, et leur base dans les articles 49 et 52 de la Section III de l'Annexe à la Convention IV de la Haye concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre (Deuxième Conférence internationale de La Haye, juin-octobre 1907). Il aurait dû en résulter le payement, par le Gouvernement français, des prestations fournies par les particuliers, et la mise à la disposition de l'armée allemande de sommes correspondant aux dépenses qu'elle se réservait de payer directement.

Dès le 29 juin 1940, les prescriptions d'exécutions fixées par les Allemands de manière unilatérale ont transformé ces charges en un véritable tribut de guerre. Ce caractère ressort aussi bien de l'importance excessive de ces prestations que de l'exportation hors de France des objets que l'armée allemande se procurait directement ou par voie de réquisition, ou même d'achats au marché noir encouragé par leurs services. Un accord de compensation fut conclu le 14 novembre 1940 pour réglementer le mécanisme des échanges commerciaux entre la France et l'Allemagne. Le volume des exportations vers l'Allemagne l'emportant de beaucoup sur celui des importations en France, il en est résulté une charge pour le Trésor français qui constitue une conséquence directe de l'occupation.

On connaît généralement l'importance des sommes extorquées par l'Allemagne aux pays occupés par la Wehrmacht au titre des frais d'occupation. On doit ajouter à ces frais fixés officiellement, les avances consenties par les divers Instituts d'Emission pour le financement des comptes de clearing de leurs pays respectifs avec l'Allemagne. Le montant des différences de clearing atteignait dans l'ensemble près du tiers des frais d'occupation proprement dits.

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La création de la Délégation pour l'économie et les affaires non militaires, dont la nécessité s'était fait sentir dès les premières réunions de la Commission d'Armistice, fut l'occasion de nombreux conflits de compétence. En fait la Commission centrale dépendait du Haut Commandement de l'Armée (O.K.W). Mais de qui relevait la Délégation Hemmen, de qui recevait-elle les ordres et directives ? du Ministère des Affaires étrangères ou du Maréchal Goering, fondé de pouvoir du Plan de Quatre Ans ? Ce dernier, arguant qu'il avait été chargé par le Fùhrer de toutes les questions touchant l'économie, nomma M. Hemmen président de la Délégation allemande pour l'économie et les affaires non militaires. Cette décision fut vivement attaquée par le Ministère des Affaires étrangères mais, pendant toute une partie de l'occupation, permit au Maréchal Goering de réclamer le droit de donner des instructions à M. Hemmen. Cette question de compétence fut finalement réglée à l'avantage du Ministre des Affaires étrangères.