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JournalL'Express publié le 01/12/1995 par Alain-Gérard Slama

Hitler par Ian KershawA en juger par le nombre des essais d'interprétation du nazisme qui, les uns après les autres, continuent d'approfondir un sujet apparemment inépuisable, faut-il en conclure que la vérité de l'histoire s'atteigne par approximations successives? Ce n'est pas notre avis. La preuve, en l'espèce, est que Karl Dietrich Bracher avait «tout dit» dès 1969. Son Hitler, traduit dans notre langue dix-sept ans plus tard, chez Privat, à Toulouse, avec une préface d'Alfred Grosser, et très heureusement réédité aujourd'hui, décrivait déjà les traits spécifiques du nazisme, tels que Martin Broszat les a analysés en 1985, et tels qu'on les retrouve exposés, de façon plus synthétique, dans le Hitler de Ian Kershaw.

L'improvisation permanente d'un Etat désintégré où le Führer était la seule source du droit; le chaos en expansion d'un système social atomisé où les velléités de résistance ont laissé place au fatalisme; l'occupation progressive de tout l'espace du débat politique par les obsessions idéologiques d'un illuminé venu de rien et parvenu à la puissance absolue dans des conditions qui font de lui un cas historique sans équivalent, même si on le compare à Staline - lequel s'appuyait sur une bureaucratie; l'abandon, enfin, par Hitler, après 1938, de tout intérêt pour la politique intérieure, au bénéfice de sa «mission» de chef de guerre, qui le possède jusqu'à l'autodestruction finale, tout cela était dans Bracher.

En s'inscrivant dans sa filiation, le Britannique Ian Kershaw renforce le courant qui, à l'opposé de l'école de Hannah Arendt ou d'Ernst Nolte, refuse tout rapprochement entre les phénomènes totalitaires du XXe siècle, pour mettre en lumière, dans le cas allemand, les ravages exercés sur un peuple civilisé par le «charisme» d'un tribun sans qualité. Ce parti pris nous paraîtrait plus convaincant si Hitler n'avait également exercé son emprise sur les chefs d'Etat étrangers.

Mécanismes de déception

Le parallélisme entre les moyens de gouvernement et de propagande de l'hitlérisme et du stalinisme, tel que François Furet l'a mis en évidence dans Le passé d'une illusion, nous paraît mieux à même d'expliquer la passivité de peuples convaincus que là se trouvait le «sens de l'histoire», et que la démocratie avait fait son temps. L'enquête approfondie menée par Ian Kershaw sur l'opinion bavaroise entre 1933 et 1945 confirme, au demeurant, cette analogie. L'histoire des deux régimes est celle d'un mensonge dont les Allemands se sont réveillés plus tôt que les Russes parce qu'ils ont eu, si l'on ose dire, la chance de perdre la guerre. Pour l'essentiel, les mécanismes de déception, de repli sur soi et d' «accommodation» à la barbarie, pour reprendre l'excellente expression de Philippe Burrin, sont de même nature. Mais Kershaw a raison de dire que, sans cette indifférence, la «solution finale» n'eût pas été possible. Là réside l'horrible spécificité du nazisme - et la plaie sans égale de la mémoire allemande. 


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