Le grand pardon

JournalL'Express publié le 06/05/2009 à 17:02 par Benjamin Barthe et Claire Chartier

Après le scandale de l'évêque négationniste Williamson, la visite de Benoît XVI en Terre sainte semblait bien mal partie... Mais les artisans du dialogue judéo-catholique ont fait des miracles. Le Saint-Siège comme l'Etat hébreu tenaient trop à ce voyage.

Ce jour-là, David Rosen, chargé du dialogue interreligieux au grand rabbinat d'Israël, zappe sur la chaîne de télévision internationale France 24. Soudain, son visage se fige: un journaliste annonce que Benoît XVI vient de lever l'excommunication pesant sur quatre évêques intégristes, dont Mgr Williamson, un prélat dont les propos niant la Shoah font depuis deux jours le tour des médias de la planète. Le rabbin décroche aussitôt son téléphone : "Allô, cardinal Kasper ? Vous connaissez la nouvelle ?" L'Eminence en question, à la tête, au Vatican, du Conseil pontifical pour l'unité des chrétiens, tombe des nues. Non, il n'était pas au courant. Lui, l'un des principaux acteurs concernés, informé par un rabbin résidant à des milliers de kilomètres de la place Saint-Pierre ? C'est le monde à l'envers, a dû penser David Rosen. 

Voyage en Israël

Touche finale au tableau, le décret du Vatican tombe le 24 janvier, trois jours avant la Journée de la mémoire de l'Holocauste. Le grand rabbinat d'Israël suspend ses relations avec Rome. Le ministre des Affaires religieuses du pays, Itzhak Cohen, demande la rupture des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. La venue de Benoît XVI en Israël s'annonce mal, très mal. 

A peine quatre mois plus tard, le pontife allemand est en route vers Jérusalem. Huit jours d'un voyage en Terre sainte qui le mènera de la Jordanie à la Palestine. Huit jours d'un périple compliqué, à la fois pèlerinage spirituel sur les lieux de naissance du christianisme, visite d'Etat et main tendue aux chrétiens, aux juifs et aux musulmans de cette région saignée par les combats et les attentats. Que s'est-il passé ? Un signe du ciel, l'oeuvre de la Providence ? L'explication est plus prosaïque : l'Etat hébreu et plus encore le Vatican tenaient bien trop à ce voyage pour envisager sérieusement de l'annuler. 

"L'Etat israélien n'a aucun intérêt à se brouiller avec le Vatican, car le pape est son premier interlocuteur dans le monde chrétien et il ne peut pas s'en priver", explique le journaliste et enseignant Jean-Marie Allafort, fondateur du site Un écho d'Israël. A fortiori lorsque ledit interlocuteur, soucieux du sort des chrétiens vivant dans les territoires occupés, est réputé "diplomatiquement" plus proche des Palestiniens. Après l'opération Plomb durci lancée en décembre et janvier dernier dans la bande de Gaza - et condamnée par plusieurs responsables catholiques - la venue de Benoît XVI tombe donc à point. 

Williamson? "Une affaire interne à l'Eglise" pour Israël

Aussi le nouveau gouvernement israélien, qui compte pourtant nombre d'ultras sionistes en son sein, veille-t-il ostensiblement à ne pas indisposer son futur hôte. Exemple : le 20 avril dernier, lors de la conférence de l'ONU sur le racisme à Genève (Durban II). Alors que plusieurs représentants internationaux quittent la salle, ulcérés par les philippiques prévisibles du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, contre l'Etat hébreu, l'observateur du Saint-Siège reste dans son fauteuil. On aurait pu s'attendre à une protestation bien sentie d'Avigdor Lieberman, le ministre des Affaires étrangères aux ruades légendaires. Silence total. 

Dans un autre élan de bonne volonté - non dénué d'arrière-pensées financières, sans doute - le ministère du Tourisme a mis en place une "route du pèlerinage", afin de permettre aux visiteurs venus acclamer Benoît XVI de suivre les étapes de la prédication de Jésus. Le scandale Williamson ? Il semble déjà loin. Le mea culpa du pape, condamnant tout révisionnisme, a rassuré la communauté juive. "Ce dossier est une question interne à l'Eglise, déclare le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Ygal Palmor. L'affaire est close." 

Bénis soient les artisans du dialogue judéo-catholique! Dès le début de la tempête, ils ont tout fait pour éviter la rupture. Pendant un mois, David Rosen, à la tête du Comité juif international pour les consultations interreligieuses, est resté pendu au téléphone avec son interlocuteur à Rome, le cardinal Walter Kasper. 

Le 10 février, Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), déjeunait avec le prélat romain en compagnie de Maram Stern, n° 2 du Congrès juif mondial. Dans la même semaine, une cinquantaine de grands rabbins américains étaient reçus par Benoît XVI en audience exceptionnelle. Un mois plus tard, le 12 mars, les grands rabbins d'Israël retrouvaient leurs "homologues"au Vatican, au cours d'une réunion qui avait été repoussée à l'annonce de la levée des excommunications. "Les discussions n'ont jamais cessé", confie David Rosen.

Pour Benoît XVI, le contraire eût été catastrophique. Ce voyage, le pape le souhaitait au point d'en faire l'annonce une année à l'avance aux rabbins américains, puis de l'évoquer à deux autres reprises. Une insistance "peu habituelle", note-t-on à Rome. Neuf ans après le voyage historique de Jean-Paul II en Terre sainte, en 2000, le pontife allemand veut prouver que l'Eglise poursuit le dialogue entamé par le concile Vatican II (1962-1965). Un message devenu plus opportun encore après l'erreur Williamson. D'autant, renchérit le rabbin libéral Alain Michel, que "Benoît XVI donne l'impression en Israël d'être un peu "tiède", plus centré sur l'unité de son Eglise que sur la façon d'approfondir le rapprochement avec le judaïsme". 

Il y a des raisons à cela. En libéralisant la messe en latin, en 2008, Benoît XVI a remis au goût du jour la prière du vendredi saint associée à ce rituel d'avant Vatican II, dans laquelle les juifs sont appelés à se convertir. Sous la pression, le pontife a légèrement modifié le texte, mais insuffisamment aux yeux de ses homologues juifs. 

Last but not least, la tension autour du "dossier Pie XII" - pape auquel la communauté juive reproche son silence sur la Shoah - est montée d'un cran à l'automne dernier, lorsque Benoît XVI a publiquement souhaité la béatification de son prédécesseur. Le décret requis par la procédure est prêt, le pontife n'a plus qu'à le signer. Mais tout porte à croire qu'il n'en fera rien, conscient de la charge explosive de son paraphe. Quitte à désarçonner un peu plus les observateurs, le Vatican semble même aujourd'hui vouloir collaborer davantage avec les juifs sur le "cas" Pie XII. C'est de Rome qu'est venue l'idée du colloque inédit organisé en mars dernier à Jérusalem entre historiens juifs et catholiques, dans l'enceinte de Yad Vashem, le mémorial de la Shoah. "L'ambiance était bonne", ont raconté les participants à cette grande première. Ce qui, compte tenu du lieu, était loin d'être écrit: le lieu abrite une photo de Pie XII dont la légende, dénonçant l' "absence de directives" du pape durant les massacres nazis, indispose au plus haut point le Vatican. 

"Le pape, il faudra qu'il mette la pression sur Israël"

Au fond - et cette réalité a largement échappé à l'opinion publique européenne, accaparée par l'affaire Williamson - les plus réticents à ce voyage auront été les chrétiens de Terre sainte eux-mêmes. A l'annonce de la visite, "Mgr Fouad Twal, le patriarche latin, a sauté dans le premier avion pour Rome afin d'obtenir des explications du pape", raconte un intime du clergé à Jérusalem. Difficile, en effet, d'envisager la venue de Benoît XVI, alors que les contentieux qui empoisonnent les relations des communautés chrétiennes avec l'administration israélienne sont loin d'être réglés, telles la taxation du capital foncier des Eglises (voir l'encadré), ou la liberté de circulation des fidèles, obligés de quémander un permis pour visiter leurs lieux saints depuis l'Intifada."Israël se comporte comme le maître de Jérusalem, grince Nizar, un marchand de souvenirs de la vieille ville. Le pape, il faudra qu'il mette la pression sur Israël. Hors de question qu'il se contente de prêcher la paix avec des formules bidon. S'il n'est pas prêt à se remonter les manches, il fera aussi bien de rester à Rome." Nizar risque d'être déçu, surtout s'il espère du Saint-Père une condamnation de l'occupation israélienne. "Il n'y a aucune prise de position politique à attendre de Benoît XVI", estime le chercheur Frédéric Encel, auteur d'un Atlas géopolitique d'Israël (Autrement). 

De cette visite les chrétiens de Palestine -130 000 personnes sur une population totale de 2 millions d'Arabes - retiennent surtout le passage du pape au mémorial de Yad Vashem et sa rencontre avec le président Shimon Peres. Leur crainte? Que l'évêque de Rome, tout à son désir d'apaiser les esprits, n'apparaisse comme l'ami d'Israël. Après l'hécatombe de Gaza, ce serait, pensent-ils, un terrible faux pas.

Cette taxe qui fâche les églises

L'histoire dure depuis quinze ans et ne trouvera sans doute pas son épilogue avec la visite de Benoît XVI. En 1993, Israël et le Saint-Siège signent un accord dit "fondamental" permettant l'ouverture de relations diplomatiques entre les deux parties. Le texte s'inscrit dans le "processus historique de réconciliation" entre juifs et catholiques, amorcé, en 1965, avec le concile Vatican II et sa déclaration Nostra AEtate. Une commission bilatérale est mise en place. Très vite, les négociations, censées durer deux ans, s'enlisent. Elles butent principalement sur la volonté d'Israël de taxer les nombreuses propriétés des communautés en Terre sainte, ainsi que les activités économiques qu'elles développent à l'intention des pèlerins. Une ambition inacceptable pour le Saint-Siège, qui entend faire reconnaître l'exonération fiscale dont les Eglises ont toujours bénéficié, sous les Ottomans comme sous les Britanniques.

En 2000, la visite de Jean-Paul II en Terre sainte ne change rien à l'affaire. Des années entières passent avant que la commission se réunisse. "Il est incontestable que la confiance manque", déclarait récemment Mgr Fouad Twal, patriarche latin de Jérusalem, dans un entretien publié sur le site de la Custodie franciscaine en Terre sainte. 

Le troisième pape en terre sainte

Benoît XVI sera le troisième pape à se rendre en Terre sainte, après Paul VI, en 1964, et Jean-Paul II, en 2000. Son voyage, du 8 au 15 mai, ressemble quasi trait pour trait à celui effectué par le pontife polonais : Jordanie, Israël, les territoires palestiniens. À chaque étape, le pape visitera des lieux d'une très forte intensité symbolique, comme l'esplanade des Mosquées, le mur des Lamentations et le musée de Yad Vashem, à Jérusalem, ou la grotte de la Nativité, à Bethléem. Comme Jean-Paul II, il se rendra dans un camp de réfugiés palestiniens. En revanche - geste remarqué en direction des musulmans - Benoît XVI a ajouté à son programme un passage au dôme du Rocher, le plus ancien monument de l'islam, situé à Jérusalem. A la fin de son périple, il aura prononcé 29 discours devant ses hôtes politiques et religieux. Une lourde tâche pour un pape de 82 ans.