L'Eglise a très tôt dénoncé ces exactions

JournalLe Point publié le 11/05/2001 à 11:39 Jérôme Cordelier et Denis Demonpion

  Aumônier des armées de 1945 à 1967, Mgr Jean Badré, 88 ans, a été témoin des événements d'Algérie

Le Point - Votre réaction aux déclarations du général Aussaresses ?

Mgr Badré - Je ne sais pas qui est cet homme. En Algérie, il devait agir dans l'ombre. Mais, pour moi, ces révélations n'en sont pas. A l'époque, nous n'ignorions rien de ce qui se passait en Algérie. C'était la guerre. La torture était pratiquée de façon ponctuelle contre les auteurs d'attentats. L'Eglise, très représentée, avait plus de 1 000 séminaristes, presque autant de prêtres et d'aumôniers sur place. Nous avons très tôt dénoncé ces exactions. Chaque mois, une lettre était adressée aux séminaristes pour qu'ils incitent les soldats à ne pas se livrer à des brutalités. Au moment des fêtes de Pâques et de Noël, nous manquions d'aumôniers. Des prêtres de la métropole étaient envoyés en Algérie pour aller dire la messe. A leur retour, ils me racontaient ce qu'ils avaient vu. Je consignais minutieusement leurs témoignages dans un document que j'ai appelé le « dossier vert ». J'ai pu moi-même me rendre compte de la situation, car je faisais la navette entre la France et l'Algérie chaque semaine.

Le Point - Que saviez-vous des actes de torture ?

Mgr Badré - Nous savions que, pour faire parler les prisonniers, on les battait, on les mettait dans l'eau, on leur branchait des fils électriques sur la verge - la « gégène ». Mais on ne savait pas qui avait recours à ce genre de pratiques ni dans quelle région précisément. L'Algérie est un grand pays. Les troupes étaient dispersées un peu partout dans la nature.

Le Point - Les autorités étaient-elles informées ?

Mgr Badré - Je n'ai jamais agi dans le secret. Toutes les informations dont je disposais étaient transmises au ministre des Armées, Pierre Guillaumat. Claude Bourdet dans France Observateur et François Mauriac dans L'Express avaient alerté l'opinion dès janvier 1955. Mon « dossier vert », qui reprenait les observations de nos aumôniers, a été largement diffusé dans la presse dès la fin des années 50, alors qu'il était encore à l'état de brouillon. Il a ensuite servi de base à un rapport officiel publié en 1960, deux ans avant les accords d'Evian, avec une préface du cardinal Feltin, archevêque de Paris. On était quand même attentifs à ne pas démolir le moral de l'armée.

Le Point - Quelles ont été les réactions ?

Mgr Badré - Au sein de l'armée, aucune. Cependant, le général Massu, chargé de l'ordre public et de la répression, n'a pas été très content. Je sais que beaucoup de généraux étaient contre l'usage de la torture, d'ailleurs le général de Bollardière a démissionné pour cette raison. Le ministre de l'Intérieur François Mitterrand n'aurait jamais dû confier par décret les pouvoirs politiques aux généraux.

On m'a traité d'homme de gauche. D'autant que, dès le début, je n'étais pas favorable à l'Algérie française. Je voyais bien que ce n'était pas une solution viable. A la Toussaint 1954, j'étais allé en Jeep dans les Aurès, en compagnie du futur général Paul Ducournau, directeur de cabinet de Robert Lacoste, ministre de l'Algérie, pour dire une messe. On s'est fait allumer. On nous a tiré dessus comme des malheureux. Le lendemain, de retour à Constantine, quand nous avons fait un rapport circonstancié au préfet Maurice Papon, il est tombé des nues. Il nous a rassurés en évoquant une escarmouche isolée. L'administration, comme tout le monde politique, je crois, n'avait rien senti venir.

Le Point - Que vous inspire cette évocation de faits vieux de près d'un demi-siècle ?

Mgr Badré - Il ne faut pas confondre l'Histoire et la morale. Je suis contre la repentance. On ne peut pas transposer aujourd'hui ce qu'on a vécu il y a près de cinquante ans. J'ai fait ce que je pouvais à l'époque. Ai-je fait assez ? Les guerres sont toujours une erreur .

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