Je n'ai pas de colère pas d'envie de revanche

JournalLe Nouvel observateur publié le 30/03/2012 à 19h06

Août 1956, des partisans de l'Algérie française font éclater une bombe, rue de Thèbes, dans la Casbah, provoquant de nombreux morts et blessés. En représailles, les nationalistes, sous l'égide de Yacef Saadi, vont commettre des attentats dans le centre d'Alger. Le 30 septembre 1956, c'est la veille de la rentrée des classes. Les vacances touchent à leur fin.

Danielle Michel-Chich, surnommée "Dany", bientôt cinq ans, déguste une dernière glace au Milk Bar, glacier populaire d'Alger, rue d'Isly, avec sa grand-mère. C'est ce même jour, en fin d'après -midi que Zohra Drif, jeune militante FNL de 22 ans, dépose la bombe qui va tuer la grand-mère et arracher la jambe de la petite fille. Ce jour-là, la Cafétéria est aussi la cible d'un attentat. En tout, les attaques font quatre morts et une cinquantaine de blessés.

Une survivante

Lettre a Zohra DQuelques cinquante six années plus tard, Danielle Michel-Chich entreprend d'écrire une lettre à celle qui a brisé sa vie. Elle ne cherche pas à dresser un tableau historique de l'événement. Elle raconte sobrement ce que fut sa vie de petite fille confrontée à la souffrance, aux multiples opérations, aux douloureuses prothèses. La différence engendrée par cette jambe manquante. Etre la seule fillette en pantalon à l'école, alors que l'époque était aux robes courtes et aux socquettes blanches. Mais elle nous communique aussi cette soif de liberté, cet appétit de vivre et d'en vouloir toujours plus.

"L'important n'est pas ce que l'on fait de nous, mais ce que nous faisons nous mêmes de ce qu'on nous a fait ". La formule de Jean-Paul Sartre est en exergue de son livre. Danielle Michel-Chich a la soixantaine rayonnante d'une femme qui a su mener la vie qu'elle désirait en dépit du traumatisme initial. Elle ne se voit pas comme une victime. Elle se décrit comme une survivante.

"Les victimes, ce sont mes parents qui ont été sidérés par le malheur. Ils étaient très jeunes, j'étais leur fille unique qui avait perdu sa jambe. Mon père avait perdu sa mère chérie. Je les voyais trop malheureux et malgré mes cinq ans, je suis devenue leur mère", déclare-t-elle à présent. Danielle était forte, serrait les dents et allait de l'avant.

Le silence du traumatisme

A la maison, c'est le silence, le déni. On ne parle pas de l'évènement. "Avec ce qui nous est arrivé" disaient seulement ses parents. "Si l'on faisait comme si rien ne s'était passé, c'est que rien de grave ne s'était passé", écrit l'auteur.

A la maison, la petite fille est protégée des bruits de la guerre. "J'y étais rentrée sans jamais savoir que nous étions en guerre." Elle est choyée, entourée de ses oncles, de ses tantes et de ses cousins. Cependant, les adultes chuchotent devant elle des propos qu'ils n'auraient jamais du tenir devant une enfant. Elle ne pourrait pas se marier, elle ne pourrait pas avoir d'enfants ni mener une vie normale. Pour Dany qui enregistrait tout, ces paroles étaient des inepties. La petite fille se promettait le contraire."Je n'ai jamais douté de moi et de mon avenir" affirme-t-elle aujourd'hui.

"La France, une patrie de manuel scolaire"

L'avenir commence pour elle en juin 1962 , quand la famille quitte l'appartement de la rue Richelieu, au centre d'Alger, pour partir en métropole, en suivant le vent de l'histoire. "La France , une patrie de manuel scolaire", c'est ainsi que Danielle se représente le pays où elle va désormais vivre. Elle fait partie d'une famille juive installée sur le sol algérien depuis des siècles. Ils ne sont pas des "rapatriés", ils ne retournent pas dans une patrie dont ils ont pourtant la nationalité.

A Toulon, Dany abandonne son diminutif et exige désormais qu'on l'appelle Danielle. Une identité toute neuve "entière et intègre" pour celle qui va se lancer dans une nouvelle vie avec avidité. L'adolescente, se passionne pour les livres. Dans son enfance, ils étaient une distraction. Ils sont à présent une nécessité. En 1969, le bac en poche, la jeune fille prend ses distances et fuit le périmètre familial. Elle entame d'abord des études de lettres à Marseille avant de les poursuivre à Paris, à la Sorbonne.

Militante et des contradictions

Danielle s'engage rapidement dans des activités militantes. Auprès des féministes et du MLAC (Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception), mais aussi dans les luttes anti colonialistes, et anti impérialistes, qui imprègnent fortement les années 70. Ce n'est pas toujours facile, au plus fort de ces combats , d'avoir l'étiquette de "rapatriée", souvent assimilée à la droite extrême.

Qui plus est, d'avoir été blessée par ceux- là mêmes dont elle défendait la cause. La jeune femme ressent alors un hiatus entre son histoire et l'Histoire. "Engagée dans la lutte à leurs côtés, je trouvais mon histoire déplacée. Leur dire qui j'étais, ce que j'avais vécu dans le fracas de cette période, m'aurait rendue suspecte", écrit-elle. Alors sans vraiment dissimuler ses origines, elle élague lorsqu'on l'interroge sur son handicap ou ment par omission.

Plus tard, mariée et mère de famille, Danielle passe quelques temps à Houston, Texas. Là-bas, elle se sent légère, libérée de l'image qu'on se fait d'elle en France. En Amérique personne ne connait l'Algérie et son histoire. Pourtant, lorsque se pose la question de la transmission, l'auteur dit n'avoir qu'un regret, celui de ne pouvoir rien montrer de ses premières années à ses propres enfants. Pas de maison, pas d'école, aucun des lieux où elle a grandi. Si l'on soupçonne un brin de révolte chez cette femme sereine et souriante, c'est là qu'elle se niche.
Désillusion

Lorsque Danielle Michel-Chich entreprend son récit, elle se méprend sur l'identité de la jeune femme qui a posé la bombe au Milk Bar. Pendant des années elle a pensé que l'auteur de l'attentat était une autre militante du FNL, Djamila Bouhired. Cherchant à en savoir davantage sur la destinataire de sa lettre, elle découvre sur Internet la véritable identité de celle qu'elle appelle "Madame". Zohra Drif, personnage public de premier plan dans la vie algérienne, une apparatchik "glaciale, sans idéal et sans regret", loin de la jeune combattante qu'elle avait imaginée.

Le peu de colère que j'ai, dit l'auteur, c'est pour ce qu'elle est devenue. "Vous n'êtes décidément, Madame, pas du tout celle que je voudrais!"s'exclame-t-elle dans son livre.

Son récit , Danielle l'a voulu apaisé. Elle dit qu'on peut avoir souffert sans pour autant vouloir la vengeance. Le but ultime de cette lettre à Zohra D. est de poser la question morale du terrorisme, celle qui traverse l'œuvre de Camus : peut-on tuer pour une juste cause ?

Les réactions au livre commencent à se manifester. La toile bruisse de propos, étonnés de la part des Algériens, violents de la part d'associations de rapatriés.

La publication de ce récit a déjà permis à son auteur de renouer avec une amie de sa prime enfance, avant l'attentat. La fillette aurait du se trouver au même endroit ce jour là. Invitée à partager les derniers moments des vacances autour d'une glace, sa mère déclina. Il fallait préparer la rentrée. Anne-Marie n'a pas oublié la chaise vide dans la salle de classe, le lendemain du 30 septembre 1956. Danielle, elle, a perdu tout souvenir d'avant le Milk Bar.

"Lettre à Zohra D."De Danielle Michel- Chich (Flammarion, 2012)