Barbie poupée américaine ?

JournalLe Point publié le 01/11/2007 à 00:00 par François-Guillaume Lorrain

Barbie poupée américaine ? selon Serge Klarsfeld

Barbie a-t-il travaillé pour les Américains après la guerre ?

Barbie KlausOui. En avril 1947, alors que les Alliés veulent liquider la Kamaradenschaft, groupe clandestin d’anciens SS où Barbie joue un rôle important, celui-ci, via Merck, un ami officier de l’Abwehr, parvient à être recruté par le Counter Intelligence Corps (CIC), le service de contre-espionnage de l’armée en Allemagne et en Autriche. Comme le montre le film, une des tâches de Barbie est l’espionnage de la zone d’occupation française, que les Américains soupçonnent d’être infiltrée par les communistes. L’heure est à la guerre froide et Barbie dispose de sources dans les services de renseignements. Ses rapports sont très bien notés.

L’ex-chef de la Gestapo à Lyon travaille aussi à la constitution en Allemagne de cellules stay-behind , mises sur pied par les Américains dans différents pays (en France, ce fut la Rose des vents, dont fit partie François de Grossouvre) afin de contrer une éventuelle invasion par l’URSS. Barbie fut une recrue parmi d’autres, la principale étant le général Reinhard Gehlen, ex-chef du renseignement de la Wehrmacht sur le front de l’Est : appointé par un autre service de l’armée américaine, le CIG, puis en 1947 par la CIA, il forma une organisation de plus de 600 membres, dont 40 % d’ex-nazis. En 1951, Gehlen devient le chef du contre-espionnage de la RFA.

Les Américains étaient-ils au courant des crimes commis par Barbie ?

Oui, mais le recrutement de Barbie s’est fait à l’insu du QG du CIC et du Haut-Commissariat américain en Allemagne. Cependant, très vite, fin 1947, au CIC, on s’inquiète. Après l’arrestation de Barbie en 1983, la France accusera de complicité les Etats-Unis, qui vont diligenter une enquête interne, le rapport Ryan. Selon ce rapport, le CIC était très partagé. Les pressions des Français, qui, en 1949, pour le procès de Hardy, accusé d’être responsable de l’arrestation de Jean Moulin, viennent interroger Barbie en Allemagne, obligent l’armée américaine à demander des précisions aux officiers traitants de Barbie. Mais ceux-ci mentent à leur hiérarchie pour le protéger. Ils craignent que Barbie n’apprenne aux Français que les Américains les espionnent. La France demande, en vain, que Barbie lui soit livré. Selon Serge Klarsfeld, « il y a même eu tentative d’enlèvement en 1950 ».

Les Américains ont-ils exfiltré Barbie en Bolivie ?

Oui. Devant l’insistance française, le CIC contacte le réseau Ratline, dirigé par le père croate Draganovic. Ce dernier fournit, via la Croix-Rouge, des faux papiers à Klaus Barbie, qui se rebaptise Klaus Altmann, du nom du rabbin de Trêves, où il avait grandi. Il embarque à Gênes le 23 mars 1951. Précisons que des milliers d’ex-nazis entrèrent aux Etats-Unis en dehors des filières d’immigration, consécutivement au CIA Act voté en 1949 par le Congrès.

Quand les Français apprennent-ils que Barbie est en Bolivie ?

Le film élude la question, à laquelle répond Serge Klarsfeld : « En 1963, les services spéciaux français en Allemagne ont fait savoir par un rapport destiné au ministère des Armées que Barbie se trouvait à La Paz. Le rapport est enterré . » Confirmation à la lecture de « France-Etats-Unis, 50 ans de coups tordus », de Fabrizio Calvi (Albin Michel). C’est fin 1971 que la France, grâce à Beate et Serge Klarsfeld, est mise au courant par le biais d’une photo d’un conseil d’administration de la Transmaritima Boliviana, société fondée par Barbie. « A la suite du non-lieu obtenu en 1971 par Barbie à Munich, poursuit Klarsfeld, nous avions mené une campagne de presse en Allemagne. Un homme d’affaires allemand qui vit à Lima lit la Süddeutsche Zeitung , établit le rapprochement, nous contacte, mène l’enquête et nous donne cette photo que j’ai publiée dans L’Aurore », nous précise Serge Klarsfeld.

Barbie travailla-t-il pour les Américains en Bolivie ?

Le film montre qu’il a continué d’oeuvrer pour le pouvoir en tant que spécialiste des questions de sécurité. Il dirigea aussi le groupe d’ex-nazis les Fiancés de la mort, qui prépara l’arrivée au pouvoir en 1980 du général Arce Gomez et protégea les convois de cocaïne. Il importe d’Autriche et de Suisse tanks et avions. « Il eut aussi pour bras droit Stefano Delle Chiaie, qui est derrière tous les grands attentats terroristes en Italie de 1969 à 1980 », selon Fabrizio Calvi. Tous ces projets étaient encouragés par la CIA. Mais Barbie aida-t-il à la capture de Che Guevara en 1967, comme le prétend le film ? Les témoignages semblent soumis à caution. Calvi nous révèle ainsi un télégramme de la CIA daté de 1983, où le chef de poste à La Paz propose d’éliminer Barbie. Le 5 février 1983, Barbie est arrêté et expulsé vers la France. Une autre histoire commence alors.