Touvier Paul

Publié le par Mémoires de Guerre

Paul Claude Marie Touvier, né le 3 avril 1915 à Saint-Vincent-sur-Jabron (Basses-Alpes) et mort le 17 juillet 1996 à la prison de Fresnes (Val-de-Marne), est le premier Français condamné pour crimes contre l'humanité en 1994 pour des actes commis en tant que chef de la milice lyonnaise durant la Seconde Guerre mondiale.

Touvier PaulTouvier Paul

Issu d'une famille savoyarde ultra catholique et nationaliste de onze enfants, il est l'aîné des garçons (la mère est décédée en mettant au monde le onzième enfant). Son père s'appelait François. Paul Touvier quitte l'institution Saint-François-de-Sales de Chambéry à 16 ans pour un emploi d'expéditionnaire au PLM à Ambérieux. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, déjà veuf, il vit à Chambéry. Au sein de la 8e Division d'infanterie nord-africaine, il participe à la guerre où, à la suite du bombardement de Château-Thierry, il est retrouvé errant. Il revient en 1940 à Chambéry occupé par les Italiens et adhère à la Légion française des combattants en octobre, en tant que responsable de quartier. La vie de Touvier prend un nouveau cours avec la création du SOL et de la Milice où l'héritage social, la notoriété combattante comptent moins que l'action et la conviction idéologique. Il bénéficie du premier stage de l'École des cadres de la Milice à Uriage où sont détectées ses qualités de policier. Il est chargé du deuxième service de la Milice en Savoie.

De la Savoie, Touvier est appelé à Lyon où il est équipier national, chef régional de la Milice (couvrant dix départements), inspecteur national et en janvier 1944 chargé de mission au secrétariat d'État au Maintien de l'ordre. La politique et la police politique apportent à Touvier la réussite sociale, des satisfactions psychologiques et des avantages matériels. Chef régional du 2e service de la Milice à Lyon en 1944, il participa à la persécution des Juifs et à la lutte contre les résistants. Le 10 janvier 1944, la Milice française de Lyon dirigée par Paul Touvier sur ordre des nazis, arrête à son domicile Victor Basch (fondateur de la ligue des droits de l'homme alors âgé de 81 ans) et l'assassine avec sa femme Ilona (Hélène). Sur son corps, les miliciens ont écrit : "le juif paie toujours". Il infiltre la Résistance, interroge des prisonniers, dirige des rafles, pille des biens et riposte à l'assassinat de Philippe Henriot en faisant fusiller sept juifs à Rillieux-la-Pape, le 29 juin 1944.

Devenu le « chef Touvier », il améliore son ordinaire grâce à des rapines et des pillages de biens juifs que lui et ses hommes « réquisitionnent ». Il fréquentera des prêtres qui ont choisi la Collaboration, dont l'abbé Stéphane Vautherin, qui s'inventera un titre d'aumônier de la Milice lyonnaise, et qui exercera son ministère auprès des tortionnaires et… des torturés. La troupe scoute qu’il fonde alors sous le titre « chevaliers de Notre-Dame » n’a aucun rapport avec « l’Ordre des chevaliers de Notre-Dame », confrérie fondée après la Libération par Gérard Lafond avec les conseils de Dom Gabriel Gontard, Abbé de Saint-Wandrille, et, depuis, érigée canoniquement à Chartres. En août 1944, Touvier reste au siège de la Milice à Lyon, 5, impasse Cathelin. Il ne suit pas les Allemands, se croyant protégé suite à ses contacts avec la Résistance modérée. Il veut jouir d'une petite fortune mal acquise. L'abbé Stéphane Vautherin le conseille et obtient de lui la libération de prisonniers. Durant les mois de juillet et août, Touvier va libérer par petits groupes les prisonniers qui lui sont confiés, pensant ainsi accumuler les actes favorables à la Résistance.

À l'heure de la libération de Lyon, le chef du Deuxième Service de la Milice sait pourtant ce qui l'attend : lui sont reprochés, entre autres, sa probable participation à l'assassinat de Victor Basch, président de la Ligue des droits de l'homme, et de sa femme, l'exécution de sept otages juifs à Rillieux-la-Pape, des arrestations, des déportations. Traqué, Paul Touvier, trouvera son premier refuge chez l'abbé Stéphane Vautherin, habitant sur la colline de Fourvière celui-ci le cache sous un faux plancher pendant que des résistants fouillent la maison. Il réussit à quitter la région lyonnaise, en emportant une somme d'un demi-million de francs de l'époque, provenant du Trésor de la Milice lyonnaise. Durant ces premières semaines de fuite, Paul Touvier change pour la première fois d'identité et emprunte celle de son beau-frère Albert Gaillard. Une pension de famille (achetée 300 000 francs) offre un abri à Touvier à Montpellier. Il peut y loger sa famille qui est alors composée de son père, ses frères et soeurs, son beau-frère et son fils François, âgé de six ans. Il se retrouve ensuite à Ceignac puis à Boutencourt dans l'Oise, où des membres de sa famille sont arrêtés par les gendarmes qui ne s'intéressent pas à Touvier, lequel présente des papiers au nom de « Claude Trichet », architecte à Valence. Le 10 septembre 1946, Paul Touvier est condamné à mort par contumace par la cour de justice de Lyon, et le 4 mars 1947 à la même peine par la cour de justice de Chambéry.

En juillet 1947, il est arrêté à Paris, où il a tenté quelques vols à main armée (dont un dans une boulangerie), et comploté avec d'autres rescapés de l'épuration, avant d'être dénoncé. Devant les policiers qui l'interrogent, le double condamné à mort trahit ses amis, dont Stéphane Vautherin. À la fin des interrogatoires, avant d'être expédié devant le peloton d'exécution à Lyon, il s'évade dans des conditions rocambolesques ou en bénéficiant de complicités. Le fugitif frappe à la porte des églises : d'abord Sainte-Clotilde, puis Saint-François-Xavier et l'Abbaye de la Source, chez le père dom Olph Gaillard (bénédictin). On perd sa trace. En août 1947, dans une chapelle de la rue Monsieur-le-Prince, il est marié clandestinement à une jeune femme de vingt et un an, Monique Berthet, qu'il a rencontrée à Paris, par l'abbé Pierre Duben, aumônier des prisons. Deux enfants naîtront : Chantal en 1948 et Pierre en 1950. Ce mariage, non précédé du mariage civil, est donc nul juridiquement.

Dans les années 1950, il se cache à Chambéry, dans la maison familiale des Charmettes, sous une fausse identité et avec le soutien de certains milieux catholiques. Il y trouve le soutien de l'abbé Tissot, premier vicaire de la cathédrale. Le curé de la paroisse du Sacré Cœur, le père Eugène Morel-Chevillet lui apporte aide et assistance. Lorsqu'un danger semble menacer la famille, toujours recherchée, elle trouve refuge auprès du clergé régulier (séjour à l'abbaye d'Hautecombe, en Savoie, au couvent des dominicains d'Éveux, à la chartreuse de Portes, dans l'Ain, l'abbaye Saint-Pierre de Solesmes, en Sarthe…). Il rencontrera et travaillera pour Jacques Brel au milieu des années 1960, notamment en produisant avec lui un disque chez Philips intitulé « L'amour et la vie ». Consacré à l'éducation sexuelle, le disque obtient un énorme succès.

Les années passent, et pour l'ancien condamné à mort, en 1967, arrive l'heure de la prescription de ses condamnations. Il reste cependant, et ceci pour la vie, sous le coup d'une interdiction de séjour dans la région de Lyon et de la confiscation de tous ses biens. Durant des années, Touvier va consacrer son énergie, et ses relations ecclésiastiques pour obtenir sa grâce auprès du Président de la République avec la volonté de recueillir sa part d'héritage, ce que les peines accessoires lui interdisent.

L'élément clé de cette opération sera Monseigneur Charles Duquaire, ancien secrétaire du diocèse de Lyon, et proche collaborateur du cardinal Jean-Marie Villot. La rencontre a lieu en 1957, par l'intermédiaire de l'abbé Duben. Ému par l'histoire de la famille, il va faire de la grâce de Paul Touvier la grande affaire de sa vie (avec lui le père Blaise Arminjon, provincial des jésuites qui entretient avec Paul Touvier une correspondance suivie, et dom André Poisson, supérieur de la Grande Chartreuse). Une partie du lobby catholique, qui soutient Paul Touvier, parviendra à obtenir une grâce du président Georges Pompidou le 23 novembre 1971.

Cette mesure est rendue publique par L'Express dont un journaliste, Jacques Derogy, enquête de longue date autour du fugitif, et déclenche une tempête. Des victimes déposent de nouvelles plaintes pour crimes contre l'humanité, crimes déclarés imprescriptibles. Les associations de résistants portent plainte en novembre 1973 contre Touvier pour complicité de crime contre l'humanité, ce que justifient l'assassinat des époux Basch et la fusillade de juifs à Rillieux-la-Pape. Menacé de mort par les résistants et craignant l'arrestation, Paul Touvier disparaît de nouveau. On le retrouve dans de nombreux couvents ou monastères, qui recevront la visite de la famille en fuite. La Grande Chartreuse dans l'Isère, emploie en 1972 un secrétaire qui se fait appeler Paul Berthet, du nom de sa femme. Il est accueilli quelques jours à titre d’hôte, selon la tradition bénédictine, dans plusieurs abbayes dont Solesmes, Fontgombault, Hautecombe, mais il n’a jamais été reçu à Wisques. Les Touvier ne cessent de changer de lieu, vivant dans la crainte d’une trahison. Les juges d'instruction Martine Anzani, puis Claude Grellier croiront plusieurs fois avoir localisé les fugitifs.

L'instruction officielle débute en 1979 et c'est le 27 novembre 1981 qu'un mandat d'arrêt est déposé contre lui. Paul Touvier fera paraître en 1984 dans Le Dauphiné libéré des remerciements nécrologiques suite à son pseudo-décès pour tenter de faire diversion mais les poursuites restent ouvertes. Devant l'insuccès de la police à retrouver Touvier, c'est la gendarmerie qui est assignée par le juge d'instruction Claude Grellier à reprendre l'enquête début 1988. La persévérance d'un officier de gendarmerie, Jean-Louis Recordon, féru d'histoire et passionné par cette traque hors du commun, aura finalement raison de ce réseau de complicité.

Le 15 mars 1989, une enquête du Canard enchaîné met en cause les Chevaliers de Notre-Dame, fondés par Dom Gérard Lafond, et fait l’amalgame avec la troupe scoute de Stéphane Vautherin. Le journal satirique rappelle que le père de Gérard, Jean Lafond, ancien directeur du Journal de Rouen, a été accusé de « collaboration » à la Libération, comme toute la Presse de l’époque, omettant d’ajouter qu’il a été acquitté ensuite par le Tribunal militaire de Metz, et que son autre fils, Étienne Lafond, commandeur de la Légion d’honneur au titre de la Résistance (réseau Alliance), est ancien déporté à Elrich. L’Ordre des chevaliers de Notre-Dame est à l’origine d’une association autonome, la Fraternité Notre-Dame de la Merci pour l’aide aux prisonniers et à leurs familles. C’est à ce titre que le président de cette association, Jean Pierre Lefebvre (ancien Waffen SS de la division Charlemagne), a aidé financièrement Touvier et sa famille, mais sans jamais pourvoir à son hébergement.

Avec l'accord du juge Jean-Pierre Getti, le colonel Recordon placera sous écoutes téléphoniques les principaux dirigeants des Chevaliers de Notre-Dame, y ajoutant Gérard Lafond, devenu en décembre 1985 supérieur, puis père abbé de Wisques, dans le Pas-de-Calais, et qui, depuis cette date, ne joue plus aucun rôle actif au sein de l’Ordre qu’il a fondé, ainsi que Jean-Pierre Lefebvre, ancien de la division Charlemagne devenu par la suite un chrétien fervent, visiteur de prison et président de l’Association N-D. de la Merci à Paris. Suite à l'article du « Canard enchaîné », et au trouble provoqué par cette affaire parmi les chevaliers de Notre-Dame, les gendarmes engrangent assez d'informations pour passer à l'action.

Le 22 mai 1989, l'abbaye de Wisques est investie, mais ils n’y découvrent aucune trace de Touvier, puis le domicile de Jean-Pierre Lefebvre. En suivant la piste de l’argent versé par la Fraternité N-D. de la Merci, les gendarmes remontent à Geneviève Penou, qui fut la secrétaire de l'abbé Duben (qui maria l'ancien milicien). Geneviève Penou est responsable de « l'aumônerie de l'éducation spécialisée », un organisme rattaché à la conférence des évêques et logé par le Secours catholique. Les enquêteurs se rendent au monastère traditionaliste de Saint-Michel-en-Brenne, où une partie des bagages de Touvier se trouve encore. Il est finalement arrêté le 24 mai 1989 au Prieuré Saint-Joseph, à Nice. Les deux derniers lieux sont très liés au mouvement intégriste, conservateur, et traditionaliste de Mgr Marcel Lefebvre: la fraternité sacerdotale Saint-Pie-X. Ceci permet de défendre à tort la thèse d'un soutien des seuls catholiques ultra et catholiques intégristes à la cause de Paul Touvier.

Suite à cette arrestation, la défense de Paul Touvier est confiée à Maître Jacques Trémolet de Villers (un ancien collaborateur de Jean-Louis Tixier-Vignancour). Le 13 août 1992 la chambre d'accusation conclut par un non-lieu qui suscite une vive émotion. Le procureur général de Paris, Pierre Truche, forme un pourvoi devant la Cour de cassation qui casse cet arrêt de non-lieu le 27 novembre. La Cour d'assises des Yvelines juge Touvier et le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité le 19 avril 1994. Le procès Touvier est l'un des quatre procès filmés en vertu de la loi du 11 juillet 1985 tendant à la constitution d'archives audiovisuelles de la Justice. Il meurt à la prison de Fresnes le 17 juillet 1996, à l'âge de 81 ans. Le 25 juillet, une messe est célébrée en son honneur à Paris dans l'Église Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Le prêtre Philippe Laguérie y a exprimé son soutien à l'ancien milicien en fustigeant la Ve République, les médias, la partie civile, la LICRA, etc. Touvier est présenté comme une « âme délicate, sensible et nuancée ». Le prêtre a aussi encensé le jugement de « Dieu qui l'a rappelé à Lui » pour mieux dénigrer la justice des Hommes qui ne savent pas pardonner.

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