Les grandes familles de Lyon Un monde en soi

Publié le par L'Express par François Chabriac

Les grandes familles de Lyon Un monde en soi

Initialement réputée pour sa soierie, la cité lyonnaise a su tirer parti de cette industrie pour exceller dans de nombreux secteurs, comme en témoignent ces dix grandes lignées qui ont participé à l'essor de la ville. L'Express les a rencontrées.

Marius Berliet dans son bureau de Monplaisir

Marius Berliet dans son bureau de Monplaisir

L'épopée de la famille commence au milieu du XIXe siècle. Jean-Marie Carret, fils de paysan, arrive à Lyon pour faire le commis chez un négociant de produits coloniaux. Il travaille dur puis s'associe, en 1855, avec l'un de ses cousins, Claudius Rivoire. Ils fabriquent des pâtes plus courtes que les spaghettis italiens. Lyon est à l'époque une place forte de la pâte alimentaire: de pleines péniches livrent du blé dur d'Algérie ou de Russie. La fortune vient vite, l'entreprise s'agrandit et deux des filles Carret épousent des fils Rivoire, afin que le capital ne se disperse pas trop (1). Puis, juste avant la Seconde Guerre mondiale, les Rivoire et Carret quittent Lyon pour Marseille. Une rupture très symbolique des dynasties lyonnaises, qui ont longtemps structuré les rapports sociaux de la cité, porté ses valeurs, avant de la quitter ou de vendre leur empire.

C'est à partir du XVe siècle que Lyon se développe, grâce à ses quatre grandes foires d'envergure européenne. Elles attirent voyageurs et marchands, mais aussi les grandes banques italiennes. Les Médicis s'installent ainsi à Lyon, avec dans leur sillage des familles comme les Boccara, qui deviendront plus tard importateurs de tapis. La rive droite de la Saône conserve de cette époque une architecture Renaissance. Et Lyon une tradition de négoce que perpétuent les Descours (Descours et Cabaud), les Pelen (la Vie claire), ou les Bahadourian.

A partir du XVIIe siècle, la soie, présente depuis une centaine d'années (2), prend le relais, pour employer jusqu'à la moitié de la main-d'?uvre lyonnaise à la fin du XIXe siècle. Les grands noms sont alors Morel-Journel (plus ancienne maison encore en activité), Bianchini-Férier, Aynard, Isaac et, plus tard, Brochier. Le même tissu passe par des centaines de mains au sein de cette "fabrique lyonnaise", composée de multiples ateliers indépendants. Discrétion et respect de la parole deviennent des valeurs dominantes.

Les négociants, au sommet de la pyramide, vendent aux soyeux, qui font ensuite travailler la multitude d'artisans. Une société hiérarchisée, même si tout le monde se croise dans les ateliers. Les soyeux traitent souvent dans de petits restaurants de la presqu'île, qui ont légué à la ville une tradition de cuisine populaire de qualité. Certains proposent des salons discrets, où les accords se scellent autour d'un bon repas (dans la soie comme en politique). Le plus illustre était la Mère Brazier, tenu de mère en fille jusqu'au printemps dernier. D'autres maintiennent la tradition, telle la Tassée, où la troisième génération Borgeot se prépare à prendre la relève.

Le travail de la soie suscite d'autres activités, comme les accessoires ou l'orfèvrerie, avec, là aussi, de très vielles maisons, telles Beaumont ou Augis De même, la chimie prend son essor à partir de la teinture. Les Renard se mettent à fabriquer les produits dont ils ont besoin, suivis au XIXe siècle par les Guimet, les Coignet (rachetés au XXe siècle par Pechiney) et, surtout, les Gillet (cédés, en 1969, à Rhône-Poulenc).

Autre branche dérivée: la mécanique, qui se développe grâce au génie des régleurs et réparateurs de métiers à tisser (apparus en 1843). Marius Berliet fabrique ainsi des métiers jusqu'à la fin du XIXe siècle, avant de construire des voitures, puis des poids-lourds. Le groupe deviendra un géant, passé, en 1967, sous le contrôle de Michelin (qui l'a revendu à Renault). Aujourd'hui, Paul Berliet, fils de Marius, ne préside plus qu'une fondation et un musée de voitures, camions et métiers à tisser.

L'industrie de la soie stimule également la banque, à la fin du XVIIIe siècle. Certains des négociants commencent par prêter à leurs clients avant de devenir d'authentiques banquiers (Guérin, Morin-Pons, Saint Olive...). Le culte du secret - toujours d'actualité - atteint alors des sommets. Bien que passées sous le contrôle de grands groupes, les banques familiales conservent une ambiance très particulière. Parquets qui craquent, entrées et salons feutrés. Chez les Saint Olive, on poussait la prudence jusqu'à rédiger à la main, récemment encore, les relevés de compte. "Nous vendons de la discrétion, nos cadres ne changent jamais, ce qui évite les bavardages", résume Xavier Chalandon, directeur général de Martin-Morel, établissement de confiance, malgré son origine marseillaise.

"Il est de bon ton, lorsque l'on appartient à la bonne société lyonnaise, de posséder un compte courant dans une banque nationale et un autre dans un établissement local", remarquent les historiennes Bernadette Angleraud et Catherine Pellissier. Le premier sert aux dépenses ordinaires, l'autre aux petites folies, comme la "bague de chez Beaumont".

En 1863, pour sauver l'autonomie de la banque lyonnaise, menacée par Paris, plusieurs grandes familles créent la Lyonnaise de banque (aujourd'hui CIC). Un acte fondateur, soutenu par les Aynard, les Arlès-Dufour ou les Testenoire (également à l'origine de l'école de commerce). La portée de cet acte dépasse les seuls intérêts économiques. Et même la classique bagarre anti-jacobine de toutes les régions françaises. La ville ne pardonne pas le décret de 1793, proclamant que "Lyon n'est plus", pour punir sa révolution conservatrice. Une blessure profonde, qui fonde l'identité modérantiste lyonnaise, selon l'historien Bruno Benoît (3).

Les grandes familles se tiennent soigneusement à l'écart de la politique. Les noms d'Auguste Isaac (ministre du Commerce après la Première Guerre mondiale), de Christian Boiron ou d'Alain Mérieux seront évoqués tour à tour pour diriger la ville. Mais tous prendront leurs distances. Les Brac de la Perrière, l'une des plus illustres familles lyonnaises apparaissent certes dans de nombreuses sphères, mais jamais en politique.

Les patrons s'impliquent autrement. Les grandes écoles et les filières de formation naissent souvent de leurs initiatives et de nombreux cercles pèsent sur les décisions. La très discrète Société d'économie politique de Lyon témoigne, aujourd'hui encore, de l'influence saint-simonienne (le progrès social par l'industrie) au milieu du XIXe siècle. Elle rassemble des centaines d'adhérents et organise d'intéressants dîners-débats, sans posséder la moindre existence officielle. "Le second Empire s'est passé de nos statuts, la République en fera autant", glisse son président.

La religion tient une place essentielleLes bonnes ?uvres prospèrent également. Outre les femmes, qui y tiennent un rôle essentiel, s'échangeant les listes des familles généreuses (4), les chefs d'entreprises agissent vertueusement. Ainsi, l'?uvre lyonnaise des tuberculeux indigents réunit, à la fin du XIXe siècle, le soyeux Aynard, le chimiste Gillet ou le banquier Saint Olive. Une charité qui permet à certains de devenir échevins de la ville, comme les Brac de la Perrière, au XVIIIe, ou le libraire Camugli, au XXe.

La religion tient une place essentielle. Les protestants sont peu nombreux, même si quelques noms émergent, tels les Morin-Pons dans la banque, les Rinck dans la brasserie, les Philip dans l'administration et la politique. Les juifs peinent bien plus à se faire une place (5). Ils restent longtemps commerçants ou artisans, à l'instar des Anaf, famille de fourreurs, dont l'un des descendants deviendra l'un des plus importants commissaires-priseurs de France. (page XIV), Les catholiques, en revanche, dominent la ville, du catholicisme social aux mouvements les plus conservateurs. Les Guérin, Cottin et Gillet appartiennent à l'Association catholique des patrons de Lyon, qui entend, au XIXe siècle, "faire respecter le nom de Dieu et le repos dominical". Marius Berliet fréquente un cercle qui ne reconnaît pas le Concordat...

Ces mêmes chefs d'entreprise, très paternalistes, participent à la construction d'écoles et de logements. Ils se soucient de l'éducation de leurs ouvriers et de la moralité de leurs jeunes ouvrières. Un ancien cadre de chez Pitance (travaux publics) se souvient d'une scène, vécue dans les années 1950. Le secrétaire général de l'entreprise partait alors à la retraite et Lucien Pitance l'avait invité à déjeuner. A la fin du repas, Mme Pitance avait posé sa main sur le bras du cadre supérieur et lui avait glissé: "Merci, mon bon Frédéric. Vous nous avez bien servis." Dans la même entreprise, une autre anecdote a marqué les esprits. En 1930, un ouvrier avait été tué par un coup de barre à mine, lors d'une manifestation. Lucien Pitance lui promit sur son lit de mort que sa seule enfant ne connaîtrait jamais la misère. La maison a aidé sa fille jusqu'à sa retraite, même après le décès du patriarche, en 1971.

Chez les Gindre (soyeux devenus fabricants d'acier), les salariés se sont mis en grève en 1994, lorsque le groupe américain, qui venait de prendre le contrôle de la société, a voulu écarter le dernier descendant de la famille. L'actionnaire a reculé et Denis Gindre est revenu, acclamé par ses ouvriers. Ce fut la seule grève de cette entreprise, née en 1827. Les liens paternalistes se manifestaient encore plus avec le personnel de maison, parfois enterré dans le caveau de famille et dormant dans les alcôves des appartements. Les grandes familles se partageaient alors entre Ainay et les Brotteaux. Le luxe était banni, ou soigneusement caché. Ainsi, au début du XXe siècle, un négociant en soie expédia par bateau en Chine de quoi organiser là-bas une somptueuse chasse à courre, tranchant singulièrement avec son austère train de vie lyonnais.

Les immeubles reflètent cette humilité de façade. Raymond Barre, lorsqu'il était maire de Lyon, se moquait de ces halls décrépits et de ces ascenseurs étroits qui menaient aux appartements les plus opulents. Ce trait particulier demeure, ainsi que certains lieux de sociabilité. La messe à Saint-Jean, les chasses dans les propriétés de l'Ain ou de la Saône-et-Loire, le golf de Vilette d'Anthon, l'Aéro-club et le Cercle de l'union, survivance du XIXe siècle (6). Abrité dans un splendide immeuble de la place Bellecour, le cercle est aujourd'hui présidé par le directeur de Martin-Morel, Xavier Chalandon - un neveu d'Albin Chalandon, l'ancien ministre de la Justice - dont la famille, "arrivée à Lyon en 1753", compte, parmi ses aïeux, "un ancêtre guillotiné à la Révolution".

Mais le temps des dynasties s'estompe. Certaines sont parties se développer à Paris (Antoine Riboud en 1960). D'autres ont coulé, d'autres encore ont vendu. Les descendants ayant rarement utilisé les plus-values pour investir à Lyon (autrement que dans la pierre), les patronymes deviennent de glorieux souvenirs. Seules exceptions notables: la parapharmacie et la biologie, avec deux familles qui refusent de quitter Lyon, les Boiron et, surtout, les Mérieux. Ces derniers étaient, au départ, soyeux. Mais, après avoir hésité à entrer chez Rivoire et Carret, son père étant un ami de Jean-Marie Carret, Marcel Mérieux s'est lancé, à la fin du XIXe siècle, dans des études de chimie. Préparateur à l'Institut Pasteur, il a voulu monter son propre laboratoire à Paris, mais sa famille a refusé de l'aider. Il est donc rentré à Lyon fonder son entreprise, dans le quartier d'Ainay. Après la mort de son fils aîné (7), son cadet, Charles, a repris les affaires et marqué très durablement la ville. Pendant la Seconde Guerre mondiale, tout en faisant prospérer sa société, il dirige un labo clandestin alimentant en sérums la Résistance. Son fils, Alain, a pris la suite, après avoir épousé la fille de Paul Berliet (les deux familles habitaient le même immeuble).

La dynastie Mérieux reste une exception. Sans doute l'une des dernières lignées. "L'économie va trop vite aujourd'hui, estime Michel Thomas, président de la Société d'économie politique de Lyon. Pour développer leur entreprise, les fondateurs sont contraints de vendre, dès la première génération. Je crois que le temps des dynasties est définitivement derrière nous." Verdict dans quelques décennies.

Les grandes familles de Lyon Un monde en soi

Notes :

(1) L'histoire des Rivoire et Carret est détaillée dans un ouvrage de Bernadette Angleraud et Catherine Pellissier, spécialistes d'histoire sociale: Les Dynasties lyonnaises, Perrin (2003).

(2) Un privilège royal autorise en 1536 la fabrication à Lyon d'étoffes d'or, d'argent et de soie.
(3) L'Identité politique de Lyon, Bruno Benoît. L'Harmattan (1999).
(4) La Vie privée des notables lyonnais, Catherine Pellissier, Editions lyonnaises d'art et d'histoire (1996).
(5) Il y a seulement dix ans, le Cercle de l'union, qui réunit des représentants de la plupart des grandes familles de la ville, avait officiellement refusé un postulant, au prétexte qu'il était juif.
(6) Beaucoup plus sélectif au XIXe siècle, il s'appelait Cercle du divan jusqu'à sa fusion, en 1917, avec deux autres clubs.
(7) Contacté pour un portrait de famille, Alain Mérieux a préféré décliner, en raison des épisodes douloureux qui, du décès brutal d'un de ses oncles au rapt de son fils et à la mort d'un autre lors d'un accident d'avion, émaillent l'histoire des siens.

 

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