Camp de Drancy

Publié le par Roger Cousin

D'août 1941 à août 1944, le camp d'internement de Drancy, souvent appelé par diminutif Drancy, a été le site clé de la Shoah en France. Situé au nord-est de Paris, dans la ville de Drancy (Seine, actuellement Seine-Saint-Denis), ce camp a été pendant trois ans le principal lieu de départ de la France vers les camps d'extermination nazis, pour la majorité des convois vers Auschwitz. Neuf Juifs déportés de France sur dix passèrent par le camp de Drancy pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le camp de transit de Drancy, près de Paris, regroupait les juifs français avant leur déportation vers les camps de la mortLe camp de transit de Drancy, près de Paris, regroupait les juifs français avant leur déportation vers les camps de la mort

Le camp de transit de Drancy, près de Paris, regroupait les juifs français avant leur déportation vers les camps de la mort

Le camp d'internement de Drancy a été installé dans un quartier d'habitation tout neuf, la cité de la Muette, des architectes Marcel Lods et Eugène Beaudouin. Il s'agit d'un vaste bâtiment en U, un ensemble HBM de quatre étages autour d'une cour d'environ 200 mètres de long et 40 mètres de large. Le gros œuvre des bâtiments seul est terminé quand, en octobre 1939, la cité de la Muette devient un camp d'internement. À partir de l'été 1940, le camp de Drancy sert de lieu d'internement pour des prisonniers de guerre français, puis des civils yougoslaves et grecs, suivis par des prisonniers de guerre britanniques. La forme du bâtiment, surnommé le « Fer à cheval », se prête facilement à sa transformation en camp d'internement : la bâtisse est entourée de barbelés, des miradors sont installés aux quatre coins. Le sol de la vaste cour est tapissée de mâchefer et des barbelés ferment le U.

Le bâtiment en U et les tours, ainsi que certains terrains attenants, sont réquisitionnés par l'Armée allemande le 14 juin 1940. Un document est délivré le 24 janvier 1941, faisant état de la réquisition « pour les besoins des troupes d'occupation allemandes » de la caserne républicaine de Drancy et de tous les biens mobiliers et immobiliers. Dans la même note, « l'adjoint du commandant du Frontstalag III, camp qui se trouve dans ces casernes », signale qu'il n'y a pas eu de réquisition par écrit des casernes en question, « mais que toutes les conventions ont été faites verbalement entre le service central des cantonnements de l'Armée à Paris et le Préfet de la Seine ». Les logements des officiers de la caserne de Drancy sont remis à leur disposition le 15 octobre 1941.

Drancy va devenir un des principaux camps d'internement de Juifs en zone occupée en France, avec les camps de camp de Royallieu à Compiègne (Oise), de Pithiviers (Loiret) et de Beaune-la-Rolande (Loiret). Du 20 au 24 août 1941, une grande rafle a lieu à Paris. Cette rafle est d'abord menée, le 20 août, dans le 11e arrondissement, puis étendue, le 21, aux 10e, 18e, 19e et 20e arrondissements. Le 22, s'ajoutent les 3e, 4e et 12e arrondissements et le 23, les 1er, 5e, 6e, 9e, 13e, et 17e. Elle continue le 24 août. Lors de cette rafle, la police française collaborant avec la Feldgendarmerie allemande, arrête tous les Juifs – hommes exclusivement – français et étrangers de 18 à 50 ans. 4 232 personnes (sur les 5 784 personnes que prévoyaient les listes) sont arrêtées et emprisonnées à Drancy, dans la cité de la Muette devenue camp d'internement de Juifs. Elle est désormais identifiée sous le nom de « camp de Drancy ». Le camp est d'abord un lieu d'internement, dans des conditions délibérément durcies – la famine entraîne rapidement la dysenterie, une partie des gendarmes français brutalisent les internés et multiplient les sanctions arbitraires et humiliations (tontes des cheveux, amendes...), etc. En novembre 1941, 800 internés malades ou de moins de 18 ans sont libérés. Jusqu'en mars 1942, le camp sert de réservoir d'otages de représailles. Les prisonniers sont affamés – une douzaine d'internés sont morts de faim entre août et novembre 1941. Le 14 décembre 1941, 47 internés de Drancy sont emmenés au Mont-Valérien où ils sont fusillés le lendemain avec d'autres otages, des communistes.

À partir de 1942 et du tournant de l'Allemagne nazie vers la Solution finale, Drancy passe du statut de camp d'internement à celui de camp de transit, et constitue la dernière étape avant la déportation vers les camps d'extermination. Lors de la grande rafle du Vel d'hiv', commencée le 16 juillet 1942, la police française arrête près de 13 000 personnes. Les couples sans enfants et les célibataires sont amenés à Drancy. Après leur arrestation par la Gestapo et Klaus Barbie en avril 1944, les enfants d'Izieu furent envoyés à Drancy avant d'être déportés et assassinés à Auschwitz. Au total, de 1942 à 1944, une soixantaine de convois français de déportés juifs sont partis de Drancy. D'où son surnom d'antichambre de la mort. En période de pointe, le camp a connu le départ de deux ou trois convois par semaine. Le camp fonctionne comme lieu principal de rassemblement et de déportation, jusqu'au 17 août 1944. Le lendemain, 18 août 1944, 1 467 prisonniers sont libérés après l'arrivée du consul de Suède Raoul Nordling et de membres de la Croix-Rouge. 67 000 hommes, femmes et enfants juifs furent déportés à partir de Drancy sur 76 000 Juifs déportés de France. Moins de 2 000 des déportés de Drancy sont revenus, soit à peine 3 %.

Administration du camp

Le 27 août 1941, à l'issue d'une réunion entre représentants des autorités d'occupation – Theodor Dannecker – et des autorités françaises, le camp est placé sous la responsabilité du préfet de police. Ce dernier a sous ses ordres la gendarmerie et les services du ravitaillement de la préfecture de la Seine. Le chef de camp est un commissaire de police. En réalité, le camp est « sous l'autorité directe des Allemands qui prononcent les internements et les libérations, et règlent par des instructions précises son régime intérieur », indique en mai 1942 une note de l'inspecteur général de la Santé et de l'Assistance Eugène Aujaleu. Pendant ses trois années d'existence, le camp de Drancy a été sous les directions successives de Theodor Dannecker jusqu'en juillet 1942, Heinz Röthke jusqu'en juin 1943 et Alois Brunner à partir de juillet 1943. Tous trois étaient des SS. Theodor Dannecker « était un psychopathe violent [...].

C'est lui qui avait ordonné d'affamer les internés, de leur interdire de circuler dans le camp, de fumer, de jouer aux cartes, etc. », indique Maurice Rajsfus dans son livre sur Drancy. Heinz Röthke (ou Roethke parfois en graphie française) a été moins présent dans le camp, mais c'est sous sa direction, d'août 1942 à juin 1943, que près des deux tiers de l'effectif total déporté du camp, environ 40 000 Juifs, sont envoyés à Auschwitz. Le troisième chef du camp a été Alois Brunner, formé par Adolf Eichmann au Bureau central de l'émigration juive à Vienne. Le camp de Drancy était gardé par des gendarmes français, installés dans les « gratte-ciels » derrière le bâtiment en U où étaient internés les prisonniers. Son fonctionnement était sous le contrôle du Service des affaires juives de la Gestapo.

Organisation et logistique

Les 42 convois de déportation de Drancy partis du 27 mars 1942 au 23 juin 1943 sont partis de la gare du Bourget-Drancy (réseau Nord). Les 21 convois de déportation de Drancy partis du 18 juillet 1943 au 17 août 1944 sont partis de la gare de Bobigny (Grande Ceinture). Selon le décompte de Serge Klarsfeld et des FFDJF (Fils et filles des déportés juifs de France), 40 450 déportés sont partis de la gare du Bourget-Drancy et 22 450 de la gare de Bobigny. 58 de ces convois sont partis vers Auschwitz-Birkenau, quatre vers Sobibor et un pour Kaunas et Tallinn. 47 convois transportaient mille personnes, 9 plus de mille (dont 3 transportant 1 500 personnes) et 7 moins de mille, dont le dernier. Ce dernier convoi, le 17 août 1944 – une semaine avant la libération de Paris –, permit à Alois Brunner et ses SS de fuir, en emmenant avec eux 51 déportés, dont Marcel Bloch, futur Marcel Dassault. Jusqu'en juillet 1943, ces convois étaient escortés de militaires allemands et de gendarmes français. Par la suite, des policiers sont venus spécialement d'Allemagne.

Annexes

Le camp de Drancy comprenait plusieurs annexes parisiennes :

  • le camp Austerlitz, au 43 quai de la Gare, à l'emplacement principal de l'actuelle Bibliothèque nationale de France, ouvert en novembre 1943, faisait travailler 400 Juifs « conjoints d'aryens » ou « demi-Juifs », c'est-à-dire Juif par une seule branche de la famille (la mère ou le père) ;
  • le camp Lévitan, dans le magasin de ce nom, près de la gare de l'Est, était un centre de tri de bagages employant 200 internés ;
  • le camp Bassano, près des Champs-Élysées (2 rue de Bassano), transformé en un atelier de coutures de vêtements haut-de-gamme et de tenues de gradés SS.

Maurice Rajsfus, auteur de l'ouvrage Drancy un camp de concentration très ordinaire, y ajoute :

  • le local UGIF ;
  • les deux hospices de la rue de Picpus et de la rue Lamblardie ;
  • l'hôpital Rothschild fut un lieu d'internement provisoire où on envoyait les malades du camp de Drancy.

Après la guerre

Le camp est utilisé pour l'épuration. Sacha Guitry et Mary Marquet, accusés de collaboration, y séjournent et décrivent dans leurs livres leurs conditions de vie. D'autres prisonniers célèbres du monde des arts et des lettres et de la politique y furent incarcérés. Les bâtiments deviennent ensuite des habitations bon marché, revenant à leur destination initiale. Ils sont aujourd'hui toujours un grand ensemble d'habitation.

Procès de gendarmes

À la Libération, des rescapés de Drancy portent plainte contre les gendarmes complices des nazis. Une instruction pour intelligence avec l'ennemi est ouverte contre 15 gendarmes, dont 10 seulement sont renvoyés devant la Cour de justice de la Seine, inculpés d'atteinte à la sûreté extérieure de l'État. Tous sont laissés en liberté avant le procès, et trois prennent la fuite. Les sept autres plaident l'obéissance aux ordres reçus, malgré de nombreux témoignages de brutalité par des rescapés. Le 22 mars 1947, la Cour de justice rend son arrêt : si tous les gendarmes sont reconnus coupables d'actes de nature à nuire à la Défense nationale, la Cour considère cependant qu'ils se sont réhabilités par « des actes de participation active, efficace et soutenue à la Résistance contre l'ennemi ». Seuls deux sont condamnés à de la prison ferme – deux ans – et à la dégradation nationale pour cinq ans, mais ils sont graciés et relevés de l'indignité nationale au bout d'un an.

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