Hélène Martini, les jours sont finis pour l'impératrice de la nuit

Publié le par Catherine Mallaval et Pierre Carrey

Hélène Martini, les jours sont finis pour l'impératrice de la nuit

A presque 93 ans, celle qui posséda jusqu'à 17 cabarets et salles de spectacles dont les Folies Bergère, est morte. Elle laisse derrière elle une vie empreinte de romantisme, de drames et de nuits à Pigalle. 

En mai 2013, Hélène Martini pose dans sa chambre décoré par l'artiste franco-russe Erté. Photo Joël Saget. AFP

En mai 2013, Hélène Martini pose dans sa chambre décoré par l'artiste franco-russe Erté. Photo Joël Saget. AFP

1946 : une jeune femme au regard bleu du genre perçant, Hélène de Creyssac passe une audition aux Folies Bergère, mythique établissement de music-hall où Loïe Fuller l’incandescente et Joséphine Baker, la perle noire ont séduit dans un Pigalle encore tout chaud. Elle sera engagée comme mannequin. Nue ou habillée, selon les versions. Hélène de Creyssac va très vite devenir Hélène Martini ou «l’impératrice de la nuit» parisienne ou tout simplement «la comtesse», sacrée femme qui régna sur les Bouffes Parisiens, Mogador, la Comédie de Paris, des cabarets clubs comme le Raspoutine et le Shéhérazade, et pendant 37 ans, sur ces Folies Bergère où elle débuta… Femme très avare d’apparitions publiques, Hélène Martini est décédée samedi dans son appartement de Pigalle à la veille de ses 93 ans, des suites d’une longue maladie, a annoncé ce mardi son avocat. Moins médiatique que Régine, l’autre reine de la nuit, elle laisse pourtant derrière elle un sacré bout vie. Aussi romanesque que cabossée.

Née en Pologne en 1924 d’un père français propriétaire terrien et d’une mère russe, Hélène est nourrie des deux cultures. Balzac, Zola ou Hugo d’un côté. Gogol ou Dostoïevski de l’autre. La Deuxième Guerre mondiale va briser sa jeunesse, lui prendre son père, fusillé, et sa mère, tuée dans un bombardement. Les ennemis sont alternativement nazis ou soviétiques. Elle-même échappe d’un cheveu à une balle tirée par un officier russe ivre : «Il m’a dit : "Je vais te tuer", et m’a ratée de peu. Pour l’amadouer, je lui ai récité en russe des passages entiers de Gogol», a-t-elle plusieurs fois raconté. Elle passe trois ans et demi au camp de concentration de Königsberg, en Allemagne.

La jeune femme qui doit désormais s’assumer seule décide d’émigrer à Paris. C’est ainsi qu’en 1946, elle commence comme mannequin aux Folies Bergère. Mais pas pour longtemps : Hélène de Creyssac qui toujours parlera de sa vie comme d'un perpétuel «recommencement» gagne trois millions de francs à la loterie. Arrête de travailler. S’achète de beaux vêtements et des livres.

Empire

Une librairie du Boulevard Saint-Michel, dans le Paris d’après-guerre : elle feuillette un ouvrage sur Mahomet lorsqu’elle rencontre son futur mari, Nachat Martini, un avocat syrien, un «pro-français», réfugié politique. Homme d’esprit et d’élégance, un agent secret selon certaines sources. L’un des tauliers de Pigalle. «L’empereur de la nuit», c’est lui. Le surnom sera transmis à Hélène en même temps que la direction des night-clubs, en 1960, à la mort de Nachat Martini. La veuve tient 17 maisons et 900 employés, à Paris, Genève ou Las Vegas, dont les Folies Bergère, le fleuron, qu’elle n’obtient pas par testament, mais qu’elle achète, en 1974. Les jours sont longs pour l’impératrice de la nuit. Martini se couche à sept heures du matin, se lève à 14 heures sur fond de musique tzigane. Elle sort entourée de gardes du corps. Dans son bureau, elle laisse traîner peu d’affaires. Excepté une mini-calculatrice.

Cet empire excite les jaloux et les filous. Hatchem et Wagih, deux frères de son mari, contestent l’héritage, au motif que celui-ci devrait être régi par la loi syrienne, mais la Cour de cassation rend un arrêt qui fait jurisprudence en 1974 et réaffirme que Nachat Martini était bien un réfugié politique. Et la mafia ? D’aucuns soupçonnent Hélène Martini de laisser tables ouvertes à quelques figures du milieu. Elle ne dément pas. Pas plus que sa proximité avec quelques grands flics. C’est la loi de la nuit. A l’en croire, Frank Sinatra disait d’elle : «C’est ma boss.»

Piscine couverte

Son époux est mort, Pigalle a changé. Au fil des ans, Hélène Martini se sépare petit à petit de ses biens. En 2011, point final, elle cède le bail des Folies Bergère au groupe Lagardère et au producteur Jean-Marc Dumontet pour 9 millions d’euros. Des regrets ? De la nostalgie ? Pas le genre de la dame : «L’affaire est close. Je ne suis pas une fille à faire des claquettes sur le passé», déclare-t-elle à l’AFP. La vente des costumes des Folies Bergère, qui s’étaient accumulés dans une dépendance de son château de Servon en Seine-et-Marne, la soulage : «Quand ils seront partis, je ferai faire une piscine couverte», dit-elle. Quant aux relations parfois compliquées avec ses employés, elle précise : «Il ne faut pas me marcher sur les pieds».

La vieille dame qui n'a pas de descendants et qui compte alors écrire ses mémoires n’aime plus vraiment Pigalle («Aujourd’hui, c’est triste, c’est zéro»). Elle va pourtant y rester dans son loft décoré par son ami Erté. Singes en peluche, meubles dorés, murs capitonnés en rose : le lieu surprend les visiteurs. Celle qui à 87 ans assénait encore sans ciller «il faut continuer à regarder vers le futur» a rejoint la nuit.

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