Affaire Grégory

Publié le par Mémoires de Guerre

L'affaire Grégory — ou affaire de l'assassinat du petit Grégory — est une affaire criminelle française qui a pour point de départ le signalement par sa mère de la disparition du domicile, situé à Lépanges-sur-Vologne, de Grégory Villemin, son fils de quatre ans, puis le repêchage du corps sans vie, pieds, mains et tête liés, à près de 7 kilomètres de là, dans la Vologne, une rivière des Vosges, le même jour, mardi 16 octobre 1984.

Affaire Grégory
Affaire Grégory

Le harcèlement de « corbeaux » annonçant puis revendiquant le crime, les incertitudes de l'enquête initiale, l'assassinat quelques mois plus tard par Jean-Marie Villemin, le père de Grégory, de son cousin Bernard Laroche alors inculpé pour l'assassinat de l'enfant, puis les différents rebondissements dont l'inculpation de la mère de Grégory, ainsi que la large exploitation de cette affaire par les médias français et étrangers pendant les trente années suivantes, en ont fait l'une des plus grandes énigmes criminelles de l’histoire judiciaire française. En juin 2017, l'audition par la justice des grands-parents paternels de Grégory et la mise en examen d'un grand-oncle et de son épouse puis d'une belle-sœur de Bernard Laroche relancent une nouvelle fois l'affaire trente-deux ans après les faits. Le 11 juillet 2017, Jean-Michel Lambert, le premier juge d'instruction en charge de l'affaire, est retrouvé mort à son domicile. Son successeur, le président de la chambre d'accusation de la cour d'appel de Dijon, Maurice Simon, menacé de mort en 1989 par un « corbeau », a, quant à lui, subi un accident cardiaque le 28 janvier 1990.

Grégory Gilbert Villemin est né le 24 août 1980 vers 22 h 50 à Saint-Dié-des-Vosges. Il est le fils aîné de Jean-Marie Villemin, né le 30 septembre 1958 à Aumontzey, contremaître à l'usine de pièces automobiles Auto Coussin Industrie (ACI) de La Chapelle-devant-Bruyères à partir de février 1981, et de Christine Blaise, née le 13 juillet 1960 à Petitmont (Meurthe-et-Moselle), qu'il a rencontrée en 1976, dont la famille réside à Bruyères, et qui est alors ouvrière couturière à la Manufacture de Confection Vosgienne (MCV) à Lépanges-sur-Vologne. Ils se sont mariés le 20 janvier 1979. Ils se sont installés dans un pavillon qu'ils ont fait construire à Lépanges-sur-Vologne un an après la naissance de Grégory. Les obsèques de Grégory Villemin se déroulent le 20 octobre 1984 à Lépanges-sur-Vologne et attirent une foule de près de 700 personnes. Les enquêteurs la sillonnent dans l'objectif d'y déceler des comportements suspects. La mise en terre de la dépouille dans le cimetière communal est ponctuée de débordements, notamment en raison de la présence intrusive de photographes et de journalistes qui sont la proie de jets de pierres. Christine Villemin, très affectée, est victime d'un malaise et doit être évacuée du cimetière.

Après la mort de Grégory, le couple a trois autres enfants : Julien en 1985, Émelyne en 1990 et Simon en 1998. En février 2004, le corps de Grégory est exhumé du cimetière de Lépanges et incinéré à Épinal après une cérémonie strictement privée selon la volonté de Jean-Marie et Christine Villemin, le couple ayant conservé la moitié des cendres. Des tensions importantes et d'origines diverses existent au sein de cette famille élargie. Notamment entre Albert Villemin, Monique Villemin née Jacob, son épouse, et Jean-Marie Villemin, leur fils, d'un côté, et de l'autre, Marcel Jacob, Jacqueline, son épouse, et Bernard Laroche, leur neveu, ainsi que d'autres personnes. Le journaliste et écrivain François Caviglioli décrit un clan archaïque composé d'une matriarche, Monique Jacob, et « d'adultes infantiles. Des paysans pervertis, passés trop vite de la forêt au quart-monde industriel. Murés dans leur silence, durs à la tâche, violents et imprévisibles » aux « secrets enfouis dans la mémoire de la tribu, le souvenir de péchés originels effrayants qui ont un goût d'inceste et de mort. […] On ne parlait ni du vieux Gaston, le père d'Albert, qui avait fini par se pendre après avoir battu à mort son fils Etienne avec la complicité de sa femme, une Hollard. Ni du père de la Monique, qui avait fait un enfant à une de ses filles. »

En juin 1981, les parents de Grégory emménagent dans le pavillon qu'ils viennent de faire construire sur les hauteurs de Lépanges-sur-Vologne. Cela intervient après la promotion au mérite en février 1981 de Jean-Marie au poste de contremaître au sein de son usine où il refuse de reprendre une carte CGT malgré la présence de Roger Jacquel délégué au sein de l'entreprise et beau-père de son frère Jacky. Très vite, les époux Villemin voient s'abattre sur eux une forte jalousie familiale et sont victimes de traque furtive. À partir d'août 1981 (la ligne téléphonique ayant été posée le mois précédent, en juillet), Christine et Jean-Marie, ainsi que d'autres membres de la famille reçoivent des appels téléphoniques malveillants réitérés émanant d'individus mystérieux surnommés « corbeaux ». D'abord muets, ces appels ne tardent pas à se transformer en menaces orales auxquelles Jean-Marie Villemin fait face avec sang-froid dans l'objectif de déstabiliser les harceleurs. Jean-Marie et Christine Villemin reconnaîtront plus tard avoir aussi joué les corbeaux. La cible principale reste les grands-parents paternels de Grégory et Albert Villemin dépose une plainte en décembre 1982. Une information est ouverte par le procureur de la république mais la demande de procédure adressée le 16 décembre 1983 au juge d'instruction de Saint-Dié est close par une ordonnance de non-lieu, faute d’éléments permettant d’identifier l’auteur des menaces écrites et téléphoniques. Un soir, une vitre de la maison est brisée alors que Christine Villemin se trouve à l'intérieur avec Grégory. Plusieurs fois, les pneus des véhicules appartenant au couple sont crevés sans que l'identité du ou des responsables soit établie. Le 4 mars 1983, est glissée dans les volets du domicile la première des cinq lettres anonymes de menaces rédigées en écriture manuscrite par l'un des corbeaux. Deux autres suivront, du vivant de Grégory, les 27 avril et 17 mai 1983.

Huit jours avant le kidnapping de l'enfant, ses parents ont obtenu un prêt qui leur a permis l'acquisition à crédit d'un salon de cuir d'une valeur de 25000 francs. La grand-mère de Grégory qualifie l'assassinat de son petit-fils de « prématuré » au lieu de prémédité. Le 16 octobre 1984, vers 17 h, Christine Villemin, suivant ses habitudes, quitte son travail à Lépanges-sur-Vologne et récupère Grégory chez sa nourrice, Christine Jacquot, aux HLM du Gai Champ, situé dans ce même village. Selon elle, de retour au domicile familial, elle entre dans la maison pour faire du repassage après lui avoir enfilé un bonnet en raison du froid car l'enfant veut rester dehors pour jouer un peu dans le jardin sur le tas de graviers d'excavation situé devant la maison. Elle met la radio à un volume élevé, de façon à entendre l'émission Les Grosses Têtes depuis la pièce où elle s'occupe du linge, dont elle laisse les volets fermés . À 17 h 30, elle sort pour demander à son fils de rentrer mais ne reçoit aucune réponse. Ne le trouvant pas, paniquée, elle prend son véhicule et part à sa recherche, pensant qu'il a pu vouloir retourner chez sa nourrice ou chez un ami. En chemin, elle interroge ses voisins qui déclarent tous ne pas avoir vu l'enfant. La police est alertée de la disparition à 17 h 50. Entre-temps, un individu non identifié surnommé « le corbeau », aurait posté une quatrième lettre anonyme, le cachet de la poste sur le timbre indiquant qu'elle aurait été oblitéré à 17 h 15, pour revendiquer l'assassinat de Grégory. Le corps sans vie du petit garçon est retrouvé quelques heures plus tard, vers 21 h 15, plaqué contre un barrage dans la Vologne, à Docelles, à sept kilomètres en aval de Lépanges-sur-Vologne, des cordelettes lui liant les mains (sur le ventre), les pieds et le cou.

Les recherches dans la Vologne étaient consécutives à l'appel téléphonique d'un mystérieux personnage, « le corbeau », qui aurait informé du crime à 17 h 32 l'un des frères de Jean-Marie Villemin, Michel, faute, aurait-il dit, de n'avoir pu joindre Albert ou Monique Villemin « Je te téléphone car cela ne répond pas à côté. Je me suis vengé du chef et j'ai kidnappé son fils. Je l'ai étranglé et je l'ai jeté à la Vologne. Sa mère est en train de le rechercher mais elle ne le trouvera pas. Ma vengeance est faite. » Le lendemain, une lettre anonyme adressée à Jean-Marie Villemin revendique le crime : « J'espère que tu mourras de chagrin le chef Ce n'est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils Voilà ma vengeance. pauvre con ». La lettre a été postée à Lépanges-sur-Vologne, le jour du meurtre, avant la levée de 17 h 15 (d'après l'oblitération). Un « corbeau » à la voix rauque harcelait le couple Villemin depuis environ quatre ans et la mort de Grégory est considérée comme la mise à exécution des menaces proférées au cours de ces quatre années. Le 17 octobre, le juge d'instruction Jean-Michel Lambert, 32 ans, est saisi pour instruire le dossier qui est la 180e information judiciaire sur les 229 de l'année 1984 à Épinal.

L'autopsie du corps se déroule le lendemain des faits, le 17 octobre 1984. Le corps de Grégory ne présente aucune trace de violence apparente. Il n'est pas remarqué d'hématome ou d'ecchymose. L'anorak et le bonnet qu'il porte lorsqu'il est retrouvé inanimé dans la Vologne sont propres et les cordelettes n'ont provoquées aucune égratignure. Il est relevé que sa bouche et ses narines sont couvertes en partie de spume (salive écumeuse), que ses lèvres sont cyanosées et que ses poumons, distendus, présentent des traces d'agonie asphyxique. Cependant, ils ne sont remplis que d'une faible quantité d'eau et rien ne permet d'affirmer que celle-ci provient bien de la Vologne. L'estomac contient, de son côté, les résidus de la pomme que Grégory a consommée pour son goûter. Aucune trace d'alcool n'est retrouvée dans le sang, bien que celui-ci ait été prélevé en quantité insuffisante pour établir un bilan toxicologique complet. Les conclusions de l'autopsie « [...] la mort de l'enfant Grégory Villemin est directement et exclusivement en rapport avec une submersion vitale à double origine, asphyxique et inhibitrice » ne permettent pas de déterminer si Grégory est mort noyé ailleurs que dans la Vologne avant d'y être jeté — une noyade préalable dans une baignoire a été estimée possible — ou s'il a été jeté vivant dans les eaux de la Vologne, ni s'il a été ligoté avant ou après sa mort. Il a longtemps été reproché à cette autopsie d'avoir été un raté médico-légal ayant tout faussé car incomplète et bâclée. Le fait que les viscères de l'enfant n'aient pas été prélevées sur décision du juge Jean-Michel Lambert empêche de savoir concrètement si celui-ci a été éventuellement drogué avec une substance quelconque.

Le 17 octobre 1984, le lendemain du crime, des traces de pneus et de talon de femme sont découvertes sur les lieux. Le 18 octobre, 140 membres ou proches de la famille Villemin sont soumis à l'« épreuve de la dictée ». Sous le contrôle des gendarmes, ces personnes recopient des pages d'écriture, dont le texte du dernier message du « corbeau ». Le 22 octobre, un premier portrait-robot d'un homme qui aurait rodé à côté de la poste de Lépanges-sur-Vologne le soir du crime est établi : 40 ans, 1, 80 m, de forte corpulence, portant des lunettes, avec des cheveux châtains mi-longs. Le 24 octobre 1984, Christine et Jean-Marie Villemin se constituent partie civile, ce qui leur permet d'accéder au dossier. Ils choisissent Maître Henri-René Garaud comme avocat. Le 25 octobre, les gendarmes de Bruyères procèdent à une première reconstitution du crime avec l'aide d'un mannequin. Après avoir effectué plusieurs essais, ils en concluent que l'enfant n'aurait pas été jeté entre Deycimont et Docelles, mais probablement depuis le centre du village de Docelles, à proximité de l'endroit où le corps a été découvert. Le 26 octobre, un deuxième portrait-robot est diffusé après qu'un homme s'étant reconnu sur le premier et s'étant présenté spontanément à la gendarmerie soit mis hors de cause. Ce portrait est basé sur le témoignage d'un cafetier de Docelles.

Le 22 octobre 1984, six jours après le crime, les gendarmes reçoivent un appel téléphonique depuis une épicerie d'Aumontzey du premier témoin spontané venant à eux, Marie-Ange Laroche. Son insistance à leur faire une déclaration pour leur apporter des renseignements sans grand intérêt suscite leur curiosité. Ces derniers l'amènent à la gendarmerie et la placent en garde à vue pour vérifier son emploi du temps. C'est après son témoignage que les gendarmes sont amenés à entendre son mari Bernard Laroche sur son emploi du temps et aussi lui faire passer le test de la dictée, par la suite envoyé à l'expert qui communique ses résultats dans un premier temps par téléphone. Le 30 octobre, des responsable de l'enquête, l'expert en écritures et une graphologue parisienne se réunissent à la gendarmerie de Nancy. L'expert en écritures, qui a commencé ses travaux dans ce dossier (notamment l'étude des dictées), lui laisse à penser que le « corbeau » pourrait être Bernard Laroche mais demande plus de temps pour donner ses conclusions définitives. Malgré cela, Marie-Ange et Bernard Laroche sont arrêtés (lui à son domicile, elle à son travail à Gérardmer) et placés en garde à vue le 31 octobre, mais les gendarmes n'obtiennent aucun aveu. Ils sont libérés le lendemain après avoir fourni chacun un alibi au moment de l'heure du crime (Marie-Ange affirme avoir travaillé de 13 h à 21 h).

Les gendarmes obtiennent par la suite une nouvelle déclaration qui leurs permettent de mettre en cause Bernard Laroche, le 2 novembre 1984, lors du ré-interrogatoire de Murielle Bolle, alors âgée de 15 ans (née le 15 juin 1969), qui habite chez lui depuis quelque temps. Dans sa déclaration du 2 novembre 1984 aux gendarmes de Bruyères, Murielle Bolle, contrairement à ses premières déclarations des 31 octobre 1984 et 1er novembre 1984, dit qu'ils étaient « allés ensemble » et « accompagnés du jeune fils de Bernard Laroche, Sébastien, en voiture jusqu'à une maison de Lépanges-sur-Vologne », - identifiée comme étant celle de Jean-Marie et Christine Villemin -, devant laquelle Bernard Laroche aurait arrêté sa voiture, pour y faire monter à l'arrière, à côté de son fils Sébastien, un garçon du même âge que lui, - identifié comme étant Grégory -, puis avait redémarré pour aller jusqu'au village proche de Docelles, où il s'était arrêté au bord de la Vologne. Elle déclarait l'avoir vu « partir » avec Grégory puis « revenir seul » un peu plus tard. Ces graves déclarations sont réitérées en audition le 3 novembre 1984 devant le juge d'instruction d'Épinal Jean-Michel Lambert, qui lève aussitôt après la garde à vue de la jeune fille. Il inculpe d'assassinat Bernard Laroche le 5 novembre 1984 dont le dossier ne contient pas encore le rapport d'autopsie ni les conclusions d'expertises graphologiques. Les médias font leur une avec « l'assassin Laroche » et filment son arrestation en direct.

Une ampoule et une seringue d'insuline ont été retrouvées le 9 novembre 1984 près du local des pompiers aux abords duquel le corps de Grégory aurait pu être jeté dans la Vologne, ce lieu étant également désigné par Murielle Bolle comme étant l’endroit où Bernard Laroche serait descendu de voiture avec Grégory (mais étant ultérieurement contesté comme lieu de la mise à l'eau). Ces éléments matériels peuvent suggérer l'utilisation de ce produit pour provoquer chez l'enfant un coma hypoglycémique avant de le jeter dans la rivière. Bernard Laroche, né le 23 mars 1955, qui entretient des relations de « frère de lait » avec son cousin germain Michel Villemin est devenu peu avant, en septembre 1984, après avoir réclamé ce poste pendant six ans, contremaître au Tissage Ancel à Granges-sur-Vologne, où travaillent et sont adhérents à la CGT, comme lui, de nombreux membres de la famille élargie Villemin-Jacob. Le lendemain, 6 novembre 1984, la famille de Murielle demande à la presse de passer chez elle, à Laveline-devant-Bruyères, et la jeune fille se rétracte devant micros et caméras, clamant l'innocence de son beau-frère avant de le faire devant le juge Lambert.

Elle déclare aux journalistes : « Non, j'y étais pas dans la voiture de Bernard, puis j'ai jamais été sur Lépanges et tout ça. Là où le gosse a été noyé, j'y ai jamais été. Je connais pas Lépanges ni Docelles. Bernard, il est innocent, mon beau-frère il est innocent, j'ai jamais été avec mon beau-frère ». De plus, les gendarmes l'auraient menacée de la placer en maison de correction si elle ne témoignait pas contre lui et si « (elle) ne disait pas la vérité ». Les gendarmes de Bruyères considéreront que la jeune fille, fragile et vite dépassée par les événements, a pu subir des pressions familiales pour changer sa version des faits (Le Capitaine Sesmat évoquera même des déclarations qui ont « l'air d'être récitées »). Quant au juge Lambert celui-ci s' « attendait à ces rétractations » qui ne le « surprennent donc pas du tout et ne l'émeuvent pas davantage ». Lorsqu'une une journaliste rétorque au juge Lambert que « cela fragilise quand même considérablement le dossier », celui-ci répond « Non, car il y a d'autres éléments à côté qui permettent de tenir peu de cas de ces rétractations ». En effet, le juge Lambert pense détenir des éléments à charge contre Bernard Laroche : les conclusions de la première étude graphologique, déposées le 30 octobre 1984 auprès de la gendarmerie de Nancy qui l'a ordonnée, le désignent comme pouvant être le corbeau, un foulage « L B » au bas de la lettre de revendication du meurtre correspondant exactement à la signature de Bernard Laroche. 

Christine et Jean-Marie Villemin. - Bernard et Marie-Ange Laroche, le 22 mars 1985 à Epinal. - Murielle Bolle et Bernard Laroche
Christine et Jean-Marie Villemin. - Bernard et Marie-Ange Laroche, le 22 mars 1985 à Epinal. - Murielle Bolle et Bernard Laroche
Christine et Jean-Marie Villemin. - Bernard et Marie-Ange Laroche, le 22 mars 1985 à Epinal. - Murielle Bolle et Bernard Laroche
Christine et Jean-Marie Villemin. - Bernard et Marie-Ange Laroche, le 22 mars 1985 à Epinal. - Murielle Bolle et Bernard Laroche

Christine et Jean-Marie Villemin. - Bernard et Marie-Ange Laroche, le 22 mars 1985 à Epinal. - Murielle Bolle et Bernard Laroche

Égarée, cette lettre de revendication du meurtre et le foulage qu'elle contient ne pourront être exploités que plusieurs années plus tard, quand une copie du rapport établi, comportant des photos de ladite lettre sera retrouvée. Comme, de surcroît, cette pièce maîtresse du dossier a été abîmée lors de la recherche d'empreintes – une poudre noire y a été déversée dans le but de rechercher des empreintes digitales – des investigations ultérieures seront compromises, notamment la recherche de traces ADN. Après l'annulation le 19 décembre 1984 par la chambre d'accusation de Nancy d'un certain nombre de pièces du dossier, dont cette expertise, et sans le témoignage de la jeune Murielle Bolle, le dossier reste bien maigre sur le plan judiciaire, comme le pointent les avocats qui défendent Bernard Laroche : Maître Paul Prompt de Paris et Maître Gérard Welzer d'Épinal (défense organisée par Benoît Bartherotte, repreneur depuis 1981 du Tissage Ancel, et alors proche du PCF et de la CGT, dont Laroche est membre), même si, pour la gendarmerie de Bruyères, la jalousie de Bernard Laroche pour la réussite sociale et familiale de son cousin forme un mobile valable. Le 4 février 1985, le juge Jean-Michel Lambert, contre l'avis du ministère public d'Épinal mais qui ne fait pas appel de son ordonnance, libère Bernard Laroche, qui reprend son travail.

Ce jour-là, devant les journalistes, Jean-Marie Villemin annonce son intention de le tuer à la sortie de son travail. Marie-Ange Laroche, la femme de Bernard Laroche, demande alors pour son mari la protection de la gendarmerie de Bruyères, qui a été dessaisie de l'enquête le 20 février 1985 et qui la lui refuse. Le vendredi 29 mars 1985, alors qu'il est en compagnie de sa femme Marie-Ange (enceinte de son deuxième fils) et leur fils Sébastien devant son domicile, à Aumontzey, Bernard Laroche est abattu d'un coup de fusil par Jean-Marie Villemin, comme celui-ci l'avait annoncé, et même confié le 27 février 1985 à Jean Ker, reporter à Paris Match, qui imputait lui aussi à Bernard Laroche l'assassinat du petit Grégory. Jean-Marie Villemin s'en était également confié à des enquêteurs dont le capitaine Étienne Sesmat de la gendarmerie. Bernard Laroche est enterré au cimetière de Jussarupt le 2 avril 1985. La reconstitution de l'assassinat a lieu le 20 juin 1985, là où il a eu lieu, en présence de Jean-Marie Villemin (portant un gilet pare-balles) et conformément à la procédure. La veuve de Bernard Laroche, Marie-Ange, obtiendra par la suite la condamnation de l'État pour ne pas avoir empêché la mort annoncée de son mari. En décembre 1985, neuf mois après la mort de Bernard Laroche Marie-Ange donne naissance à son deuxième fils prénommé Jean-Bernard.

Début avril 1985, Christine Villemin se réfugie chez sa grand-mère à Petitmont en Meurthe-et-Moselle ; le 28 mai, Jean-Marie est transféré à la prison de Saverne dans le Bas-Rhin pour être plus près d'elle. Une rumeur dans la région de Lépanges laisse entendre que le corbeau et meurtrier pourrait être la mère de Grégory, qui aurait été vue à la poste le jour du drame, selon les témoignages concordants de trois collègues de travail. Le 5 juillet 1985, le juge Lambert inculpe Christine Villemin d'assassinat et la place sous mandat de dépôt. Les éléments à charge sont une nouvelle étude graphologique la désignant depuis le 25 mars 1985 comme « pouvant être le corbeau », la remise en cause de son emploi du temps du jour du crime par Christine Jacquot entendue par les policiers le 16 avril, ainsi que des cordelettes identiques à celles ayant ficelé Grégory qui sont trouvées dans la cave du domicile familial. Le 5 juillet, Christine Villemin, enceinte de six mois, entame, avec son mari, une grève de la faim pour protester contre son inculpation. Onze jours plus tard, le 16 juillet, la chambre d'accusation de Nancy, sur instruction du procureur, qui a relevé l'insuffisance des motifs de mise en détention provisoire, prononce son élargissement et sa remise en liberté provisoire. Mais elle confirme dans le même temps l'ordonnance de mise en accusation, laquelle sera annulée ultérieurement par la Cour de cassation, et la place sous contrôle judiciaire. Son cas divise radicalement les acteurs de l'affaire, les uns étant persuadés de son innocence, les autres l'estimant coupable. « On va croire que j'ai manigancé le coup avec Michel et Laroche, alors que j'ai tout perdu » s'indigne-t-elle.

L'enquête s'accompagne de nombreux incidents fâcheux : violations du secret de l'instruction et de la vie privée ; parti pris de la presse (auquel peut être rattaché le texte, très commenté, de Marguerite Duras, « Sublime, forcément sublime Christine V. ») ; manque de précautions de la part des enquêteurs dans la collecte des indices ; indécision des magistrats ; rivalité exacerbée entre la gendarmerie et le SRPJ ; inexpérience du juge d'instruction ; autopsie trop légère pour rendre le corps de l'enfant le plus présentable possible à ses parents. Le 30 septembre 1985, Christine Villemin donne naissance à son fils Julien à la maternité de Lunéville. Après 9 h de confrontation avec le juge Lambert, une nouvelle reconstitution du crime de Grégory se déroule à Lépanges-sur-Vologne le 22 octobre 1985. En 1985, après un an d'enquête, les parents de Grégory écriront au président de la République François Mitterrand pour faire dessaisir de l'enquête le juge Jean-Michel Lambert dont l'instruction prend fin le 23 avril 1986. En 1985, les parents de Grégory portent plainte contre Murielle Bolle qui aurait pu prendre une part active à l'enlèvement de Grégory en lui injectant une dose de l'insuline de sa mère diabétique, Jeanine Bolle, pour le plonger dans le coma. La procédure débouche sur un non-lieu en 1988 et en 1993, la cour d'appel de Dijon juge qu'il est « en l'état impossible » d'inculper la jeune femme, en relevant qu'une « intention criminelle » semblait exclue.

Le 9 décembre 1986, Christine Villemin, par arrêt de la cour d'appel de Nancy, est renvoyée devant la cour d'assises. Le 17 mars 1987, la Cour de cassation de Paris casse et annule l'arrêt de renvoi du 9 décembre 1986, et confie le dossier à la cour d'appel de Dijon. Celle-ci ordonne un supplément d'information, successivement mené par le juge d'instruction nouvellement nommé et expérimenté, le président de la chambre d'accusation de la cour d'appel de Dijon, Maurice Simon jusqu'au 28 janvier 1990 (date à laquelle il tombe dans le coma victime d'un infarctus et souffre d'amnésie à son réveil), puis par son successeur, le président Jean-Paul Martin, jusqu'en septembre 1992. Les 21 et 22 septembre, la chambre d'accusation de la cour d'appel de Dijon se prononce sur la culpabilité de Christine Villemin. À la suite des insuffisances de l'investigation criminelle de la gendarmerie lors de cette affaire, les pouvoirs publics décident la création de la section technique d'investigation criminelle (STIC), futur Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale. Jean-Marie Villemin est libéré le 24 décembre 1987 après cinq demandes de mise en liberté et 33 mois de détention. Placé sous contrôle judiciaire, il est assigné à résidence dans l’Essonne, où le couple s'installe. Il réside à Étampes avec ses trois enfants, Christine travaillant à mi-temps, Jean-Marie à plein temps dans l'immobilier. Le couple se réfugie depuis dans le silence, s'exprimant par l'intermédiaire de ses avocats à chaque rebondissement de l'affaire.

Christine Villemin bénéficie finalement d'un non-lieu le 3 février 1993, décision prise du fait de l'« absence totale de charges », une première en droit pénal. Il s'agissait par là de reconnaître que le dossier d'instruction était vide de charges contre elle. Habituellement un non-lieu est rendu pour absence suffisante de preuves ou d'éléments de preuve ; dans le cas de Christine Villemin, le non-lieu rendu constitue une véritable réhabilitation. L'arrêt de quatre-vingt-treize pages rendu par la cour d'appel de Dijon explique que « l'enquête a été rendue difficile par les insuffisances des investigations initiales, les erreurs de procédure, la rivalité police-gendarmerie, les querelles des spécialistes, la médiatisation extrême de ce drame mystérieux ». Le tribunal pointe « des charges sérieuses » contre Bernard Laroche pour l'enlèvement de l'enfant, mais indique qu'il « est impossible d'affirmer que Grégory a été tué par Bernard Laroche ». En novembre 1993, Jean-Marie Villemin est jugé à Dijon, où l'affaire a été dépaysée, pour l'assassinat de Bernard Laroche. Après six semaines d'audience, il est condamné à cinq ans de prison dont un avec sursis. Sa peine étant couverte par la détention préventive, il est libéré deux semaines après l’annonce du verdict. Lors du procès, l'instruction initiale du juge Jean-Michel Lambert est vivement critiquée par l'avocat général Jacques Kohn, qui le qualifie dans son réquisitoire de « mémorable funambule de la pensée ». Pour Paul Prompt, avocat de Marie-Ange Laroche, « C'est sur le juge d'instruction seul que la colère publique s'est abattue. Celle de l'avocat général, celle du président Ruyssen, celle des journalistes, celle de l'opinion. Pour une certaine hiérarchie judiciaire, comme pour le pouvoir politique de l'époque, focaliser l'attention sur le seul juge Lambert a permis d'atténuer l'échec de l'institution judiciaire dans cette affaire. »

Face aux progrès de la science et de la génétique, les parents de Grégory demandent, le 25 novembre 1999, par l'intermédiaire de leur avocat Maître Thierry Moser, la réouverture de l'enquête grâce à l'expertise génétique. Le 2 décembre, Maître Paul Lombard, défenseur des grands-parents paternels du garçonnet en font également la demande afin d'effectuer des analyses ADN. Le 19 avril 2000, la procureur de la République de Dijon, Hélène Magliano ordonne la réouverture de l'enquête. La Chambre d'accusation, présidée par Catherine More, suit les conclusions du procureur général et se réunit, le 17 mai, afin d'étudier le dossier. L'espoir de connaître la vérité est relancé par l'analyse de l'ADN présent sur un demi-timbre de 2,6 cm sur 1,1 cm qui aurait pu conserver la salive du « corbeau » sur la lettre postée le 27 avril 1983 et adressée aux grands-parents à leur domicile de Bruyères (la letttre de revendication du corbeau du 16 octobre 1984 ne peut être analysée, comme l'avait souhaité au départ la procureur de la République de Dijon). Le 14 juin 2000, la chambre d'accusation de la Cour d'appel de Dijon rend son arrêt, autorisant la réouverture de l'enquête. Durant l'été 2000, les experts du laboratoire en biologie moléculaire du CHU de Nantes examinent donc le demi-timbre. Ces analyses n'aboutissent pas, le mélange d'ADN se révélant inexploitable, après la comparaison de ces traces avec les prélèvements des 280 personnes inscrites dans le dossier. Le 17 octobre, le rapport scientifique, ordonné en juin, explique que les traces d'ADN « ne sont pas interprétables », « probablement en raison des diverses manipulations de l'enveloppe depuis 1983 et/ou aux conditions de conservation des scellés ». Les conclusions sont énoncées par Maître Thierry Moser, avocat des parents et Maître Joël Lagrange, avocat des grands-parents. Le 11 avril 2001, la chambre d'accusation de la cour d’appel de Dijon, estimant qu'« il n'y a pas lieu de poursuivre quiconque », clôt par un arrêt de non-lieu l’instruction de l’affaire Grégory, ce qui fixe la prescription au 11 avril 2011.

En mai 2002, la cour d'appel de Versailles condamne l'État à verser 63 266,34 euros de dommages-intérêts dont 30 489,80 euros à Marie-Ange Laroche et 15 244,90 euros pour Murielle Bolle en réparation d'une « inaptitude à remplir sa mission » et souligne un « manque total dans la maîtrise et dans la conduite de l'enquête et de l'instruction ». Ces critiques s'étendent au supplément d'instruction mené à partir de 1987. Cette condamnation fait suite à une jurisprudence de 1998 : avant cette date l'État n'était que très difficilement condamné pour ses défaillances en matière de protection préventive des personnes (protection relevant de la police administrative). Les consorts Bolle-Laroche saisissent le Tribunal des conflits qui rend un arrêt le 19 octobre 1998. La veuve peut alors demander une réparation à l'État du fait de l'absence de protection de Bernard Laroche. L'État est à nouveau condamné le 28 juin 2004 à verser 35 000 euros d'indemnités pour « faute lourde » à chacun des époux Villemin. Jean-Marie Villemin, qui n'a jamais contesté être l'auteur du meurtre de son cousin Bernard Laroche, dépose une requête en réhabilitation en avril 2005. Le parquet ne fait pas opposition mais, en 2007, la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris rejette la demande de Jean-Marie Villemin, qui ne se pourvoit pas en cassation. Il bénéficie de la réhabilitation légale le 31 décembre 2008 conformément aux dispositions du Code pénal. Par ailleurs, le 25 octobre 2006, les avocats de Murielle Bolle demandent la réouverture de l'enquête. La procureur de la République de Dijon, Hélène Magliano, estimant qu'« il n'y a pas de charge nouvelle pour cette réouverture », rejette la demande le 9 janvier 2007. À la demande des parents de l'enfant, le 9 juillet 2008, le procureur général de la cour d'appel de Dijon annonce qu'il requiert la réouverture de l'instruction judiciaire concernant l'assassinat du garçonnet pour procéder à de nouveaux tests sur l'ADN, jugé inexploitable en 2000, et qui aurait pu être laissé par le « corbeau » sur un timbre. Le 3 décembre 2008, la cour d'appel de Dijon a ordonné la réouverture de l'enquête. Alors que le délai de prescription était fixé au 11 avril 2011, la réouverture de l'enquête prolonge automatiquement le délai de prescription de l'affaire Grégory jusqu'en 2018.

Généalogie simplifiée de l'affaire Grégory. - Le Juge Jean-Michel Lambert
Généalogie simplifiée de l'affaire Grégory. - Le Juge Jean-Michel Lambert

Généalogie simplifiée de l'affaire Grégory. - Le Juge Jean-Michel Lambert

Le 22 octobre 2009, l'expertise réalisée par le laboratoire lyonnais Biomnis (ex-Mérieux), a révélé la présence de deux ADN différents sur le courrier adressé par « le corbeau » à Albert Villemin, le grand-père de Grégory, en juillet 1985, soit neuf mois après la découverte du corps, qui sont celles d'un homme et d'une femme et ne sont pas celles des parents de Grégory. Le dossier va être rouvert, et les protagonistes de l'affaire de nouveau entendus. Le 2 novembre 2009, invitée dans l'émission Les Grandes Gueules sur la radio RMC, Marie-Ange Laroche affirme qu'elle ne s'opposera pas à l'exhumation du corps de son mari Bernard Laroche à des fins d'analyse ADN, si cela se révélait nécessaire. Les analyses ADN faites sur la lettre du corbeau envoyée aux Villemin ne donnent pas de résultat. En effet, les traces identifiées ne correspondent à aucun des cent cinquante protagonistes de l'affaire. Le laboratoire chargé de ces expertises concluait uniquement qu'aucun des profils établis dans le cadre de la présente mission ne ressortait des mélanges présents sur les cordelettes, sur les vêtements et sur les enveloppes en l'absence de corrélation évidente entre les profils de l'ensemble des personnes étudiées avec les mélanges présents sur les scellés, absence de corrélation imputée à une insuffisance de matériel biologique sur les scellés examinés, une perte de matériel biologique sur les vêtements et cordelettes ayant séjourné dans l'eau et la contamination des scellés, excessivement manipulés par des tiers. Ces scellés n'étaient donc pas exploitables. La police scientifique décide d'analyser plus minutieusement les appels téléphoniques passés à la famille. Les époux Villemin demandent cependant une nouvelle analyse ADN, demande reportée plusieurs fois par la justice.

Le 20 octobre 2010, Jean-Marie Beney, le procureur général de la cour d'appel de Dijon, ordonne que la justice rouvre l'enquête pour « l'analyse du cheveu retrouvé sur le pantalon du petit Grégory », « l'analyse du cœur des cordelettes » ayant servi à l'attacher, « la comparaison des enregistrements des voix du corbeau et les voix des différents protagonistes de l'affaire », « la recherche des traces digitales sur les parties collantes des enveloppes » et « la recherche des traces de foulage sur la lettre de revendication du crime ». Le 16 janvier 2012, le procureur général Jean-Marie Beney annonce qu'« il n'a pas été possible d'extraire d'ADN du nœud des cordelettes ». Le cheveu a quant à lui révélé un génome mitochondrial qui n'a pu être mis en relation avec personne. Maître Thierry Moser, avocat des époux Villemin, déclare à la presse, le 1er septembre 2012, que l'expertise de la voix du corbeau, conservée sur des cassettes audio aujourd'hui numérisées, sera désormais possible : « Les gendarmes de l'IRCGN, après consultation des techniciens, ont répondu que l'expertise peut être tentée malgré les difficultés de faisabilité », la nouvelle enquête consistant à comparer la voix du corbeau avec les enregistrements réalisés par des journalistes lors de reportages. Le Parisien révèle le 16 avril 2013 que les profils ADN de dix personnes auraient été isolés sur les cordelettes ayant servi à entraver le petit Grégory Villemin. Il resterait maintenant à identifier ces profils en les comparant aux prélèvements génétiques réalisés au cours de l’enquête ainsi qu’au fichier des empreintes génétiques. Une source judiciaire appelle cependant à la prudence : « Durant toutes ces années, ces scellés ont été souvent manipulés. Les traces ADN appartiennent peut-être à un magistrat ou à un enquêteur…». Le 24 avril 2013, le procureur général de la cour d'appel de Dijon, Jean-Marie Beney, annonce que les nouvelles expertises ADN menées sur les vêtements et les cordelettes de Grégory Villemin ne permettent d’identifier l’ADN d'aucun des protagonistes de l’affaire. De même, si l’analyse des enregistrements audio révèle bien les voix d’un homme et d’une femme, elle ne permet pas d’identifier une personne précise. Le procureur ajoute qu'il y a « toujours un espoir dans la mesure où le dossier n'est pas fermé. Mais, d'un point de vue scientifique, l'espoir s'éloigne ».

L’innocence de Bernard Laroche sort réaffirmée de ces expertises selon l'avocat de sa famille. Selon Me Thierry Moser, l'un des avocats des parents de la victime, « les chances de parvenir à la manifestation de la vérité s'éloignent. Pour autant, le combat judiciaire est loin d'être terminé » car « il reste encore des pistes à creuser et des investigations à réaliser ». Selon Me Marie-Christine Chastant-Morand, également avocate de la famille Villemin, « tout espoir scientifique n'est pas perdu » et elle ajoute qu'il « n'est pas dit que, parce qu'on n'a pas pu comparer les quatre ADN trouvés sur les vêtements à ceux de toutes les personnes qui ont été prélevées, ça les innocente ou ça les disculpe totalement ». Selon elle, « Christine et Jean-Marie Villemin ont aidé Grégory à s'habiller, la nourrice l'a aussi aidé. Donc, on aurait dû retrouver leurs ADN sur les vêtements de Grégory », ce qui ne semble pas être le cas. « Par conséquent, si les ADN de ceux qui ont touché les vêtements n'ont pas été trouvés, l'ADN de l'assassin a pu aussi ne pas être trouvé » conclut Me Chastant-Morand. Fin mai 2017, la responsable du catéchisme remarque un mot étrange sur le registre situé à l’entrée de l’église de Lépanges-sur-Vologne dont le texte n'est constitué que d'une phrase : « C’est bien Bernard L. qui a tué Grégory, j’étais avec lui » et qui est signé : « Murielle Bolle, 13 mai 2008 » alors que le cahier n'est en place dans l'église que depuis quelques mois, l'inscription de la page précédente étant bien datée de 2016. Un expert en analyse génétique, saisi par la présidente de la chambre de l'instruction de Dijon, retrouve l'empreinte génétique de Murielle Bolle parmi les six ADN découverts près de la reliure du registre avant que ce résultat ne soit infirmé mi-juin grâce au nouveau prélèvement de la belle-sœur de Bernard Laroche.

Le 14 juin 2017, plus de 32 ans après les faits, trois personnes en lien avec cette affaire sont arrêtées, dans ce que la presse présente comme un « rebondissement spectaculaire ». Il s'agit d'un grand-oncle et d'une grand-tante paternels de Grégory Villemin, Marcel Jacob et Jacqueline Jacob née Thuriot, respectivement 73 et 72 ans, ainsi que d'une de ses tantes paternelles par alliance, Ginette Villemin née Lecomte, divorcée de son oncle Michel Villemin (décédé en 2010). Tous trois sont mis en garde à vue et transférés à Dijon. Les qualifications pour lesquelles les personnes arrêtées, citées dans les enquêtes, ont été placées en garde à vue sont les suivantes : « complicité d’assassinat, non-dénonciation de crime, non-assistance à personne en danger et abstention volontaire d’empêcher un crime ». Murielle Bolle a également été convoquée à la gendarmerie de Bruyères et en est ressortie libre après avoir fourni aux gendarmes un prélèvement ADN. En même temps, deux auditions ont lieu auprès des grand-parents paternels de Grégory, Albert Villemin et Monique Villemin née Jacob, 86 et 85 ans, entendus en audition libre comme témoins, leur âge avancé et leur état de santé étant incompatibles avec le régime de la garde à vue.

Le lendemain, 15 juin 2017, durant la garde à vue, le procureur général près la cour d'appel de Dijon, Jean-Jacques Bosc, fait le point sur l'avancée de l'enquête dans une conférence de presse. Il déclare : « L'expertise de deux lettres de menaces de 1984 et de 1989 se sont révélées “confondantes” à l'égard de Jacqueline Jacob née Thuriot, la grand-tante de Grégory, et de Monique Villemin née Jacob, belle-sœur de Jacqueline et grand-mère de Grégory » mais, concernant les trois gardés à vue, « tous trois “invoquent le droit au silence” ». Leur garde à vue a été prolongée de 24 heures. Le procureur général a expliqué qu'« à ce stade, les investigations corroborées par l’analyse criminelle de la gendarmerie montrent que plusieurs personnes ont concouru à la réalisation du crime », que les conclusions d'une nouvelle expertise en écriture sur une lettre de 1983 sont « confondantes » pour Jacqueline Jacob née Thuriot, grand-tante paternelle par alliance de Grégory, et que son emploi du temps le jour de l’assassinat, ainsi que celui de son époux, grand-oncle paternel de Grégory, Marcel Jacob, n’a jamais pu être établi avec certitude. La lettre en question est une lettre rédigée en écriture cursive et datée du 17 mai 1983. Une autre expertise en écriture, menée sur un courrier de menaces visant le juge Simon, magistrat en charge de l'affaire en 1989, implique cette fois Monique Villemin née Jacob, la grand-mère paternelle du petit garçon. Précisant un dernier élément : « Dans les jours précédant le passage à l’acte, des repérages et des surveillances ont été réalisés. Opérés par un homme avec une moustache, quelques fois accompagné d’une femme. L’enquête s’oriente vers la vérification des emplois du temps de tous les protagonistes de l’affaire ».

Dans les carnets secrets du juge Simon, remis à la justice par des proches en 2016 et versé au dossier, évoqués dans la lettre adressée lundi 10 juillet 2017 par Marie-Ange Laroche au président de la République française Emmanuel Macron indiquant « Plus grave, dans ces carnets, le Magistrat proposait de rencontrer un témoin pour que celui-ci, clandestinement, aille voir ma soeur, Murielle Bolle, afin de faire pression sur elle. » Pour le magistrat deux questions ont rapidement émergé à l'époque « Nous allons tourner autour de deux problèmes : Christine Villemin a-t-elle oui ou non posté (…) la fameuse lettre de revendication du crime ? La petite Murielle Bolle a-t-elle oui ou non négligé le car de ramassage (…) pour partir avec Laroche ? ». Le 16 juin 2017, la grand-tante et le grand-oncle paternels de Grégory, Jacqueline Jacob née Thuriot et Marcel Jacob, sont mis en examen pour enlèvement et séquestration suivie de mort, et placés en détention provisoire. Dans la conférence de presse qu'il donne à ce sujet, le procureur général explique qu'il y avait un couple de corbeaux et que, d'après les expertises graphologiques, certaines des lettres anonymes auraient été rédigées par Jacqueline Jacob née Thuriot. La locution « le chef » figurant dans la lettre de revendication aurait, quant à elle, été employée par Marcel Jacob (qui a été délégué du personnel et syndicaliste CGT au Tissage Ancel) lors d'une violente altercation avec Jean-Marie Villemin (qui a cessé d'adhérer à la CGT en 1975, après avoir été exclu du Tissage Ancel en 1982 au cours de laquelle il l'aurait apostrophé dans ces termes « Je ne serre pas la main à un chef. »

Gary Lagardette, avocat de Jacqueline Jacob, dit que sa cliente « est fatiguée et usée par 48 heures de garde à vue et de pression » et invoque « le droit fondamental de se taire, protégé par la Cour européenne des droits de l'homme », droit qui « doit être strictement appliqué pour éviter tout dérapage ». Stéphane Giuranna l'avocat de Marcel Jacob, déclare « On ne sait pas comment est mort Grégory et on met en examen », il est « criminel de jeter en pâture le nom d'un couple » lorsque l'on a « aucun élément matériel, rien ». « En vingt ans d'exercice professionnel, je n'ai jamais vu ça de ma vie. Je pense qu'il y a un piège et qu'ils vont nous sortir de nouveaux éléments lundi. Je ne comprends pas » et l'avocat veut demander rapidement « la nullité de la mise en examen » de son client qui lui se serait « contenté d'affirmer qu'il ne se rappelait de rien ». Selon les informations recueillies par les journalistes du Figaro, les gendarmes s'intéressent à l'intimité du couple Marcel et Jacqueline Jacob car ils se sont un temps séparés, mais l'épouse est revenue vivre auprès de son mari confiant à des témoins : « Je n'ai pas le choix, il me tient. » Jacqueline et Marcel Jacob sont remis en liberté et placés sous contrôle judiciaire contre l'avis du parquet général qui avait requis le maintien en détention. Murielle Bolle est à son tour interpellée à son domicile le 28 juin 2017 et placée en garde à vue pour « complicité d’assassinat » et « non-dénonciation de crime » sur le reliquat de sa précédente garde à vue des 2 et 3 novembre 1984, soit vingt-cinq heures maximum. Déférée à Dijon pour être présentée à la présidente de la chambre de l'instruction, Claire Barbier, l'audition avec la magistrate est retardée par la nécessité d'hospitaliser Murielle Bolle qui a fait un malaise peu après son arrivée à Dijon.

Le 29 juin, Murielle Bolle est mise en examen pour « enlèvement de mineur de 15 ans suivi de mort » et incarcérée à titre conservatoire. Le rapport de gendarmerie indique que les éléments du dossier « viennent renforcer l'hypothèse selon laquelle Murielle savait à l'avance que Bernard Laroche viendrait la récupérer à la sortie du collège (le jour du crime). Elle minimise sa participation, pourtant elle a vraisemblablement eu connaissance, même partielle, des intentions de son beau-frère. Elle a donc potentiellement participé à la préparation du crime ». Ce serait sur les déclarations, prises au sérieux d'un cousin germain de Murielle Bolle le 17 juin devant les gendarmes, et le 27 juin face à Claire Barbier, la présidente de la cour d'appel de Dijon, qui parle d'une réunion de famille improvisée durant laquelle Murielle Bolle, alors âgée de 15 ans, a été violentée, insultée et menacée par sa sœur Marie-Ange, son père Lucien et sa mère Jeanine. Puis ce cousin, lui portant son repas en dehors, aurait reçu les confidences de Murielle Bolle qui lui « jure sur la tête de sa mère qu'elle ne ment pas et que c'est bien Bernard Laroche qui a pris Grégory avec lui devant la maison des parents, puis qui a remis le gamin à deux personnes, alors qu'il faisait presque nuit », témoignage confortant celui de l'infirmière qui venait tous les jours au domicile des Bolle pour y administrer des piqûres d’insuline à Jeanine Bolle, née Lavalée, la mère de famille qui souffrait de diabète et pour qui Sébastien, le fils de Bernard Laroche, aurait lâché : « Dis-le, Murielle, que tu étais avec papa ! » permettant cette mise en examen.

Dans une interview en forme de droit de réponse accordée à Paris Match, Lucien Bolle, le père de Murielle Bolle, âgé de 88 ans, dément formellement : « Ah non, non, non ! Je ne l'ai pas battue ! On s'est expliqué, mais c'est tout. » Maître Jean-Paul Teissonnière, avocat de Murielle Bolle, a répondu que ce que le cousin raconte est « impossible. Les personnes dont le cousin parle n'étaient pas présentes ce soir-là. » et pour Maître Gérard Welzer, avocat de Marie-Ange Laroche, la sœur de Murielle Bolle et veuve de Bernard Laroche, « [...] Le 5 novembre 1984 au soir, [le cousin] n'était absolument pas au domicile des Bolle. Murielle a passé la soirée du 5 novembre chez un couple de la famille, ce n'était pas chez ses parents. » alors que ce cousin déclare : « À l’époque, quand on a appris l’incarcération de Bernard, on est tous monté dans les Vosges. J’étais donc présent. Je serais capable de faire un plan détaillé de la maison ». Maintenue en détention, et à l’isolement pour sa propre protection, Murielle Bolle commence le jeudi 6 juillet à midi une grève de la faim pour faire valoir son innocence, protester contre son placement en détention et surtout réclamer une confrontation avec son cousin accusateur. Selon ses avocats, pour que leur cliente soit remise en liberté, elle doit trouver un hébergement extérieur aux Vosges. « C'est très compliqué : elle n'a pas d'attaches ni d'amis hors des Vosges, alors qu'elle ne peut pas y aller... Si une congrégation religieuse ou une maison du diocèse peut l'accueillir en Côte-d'Or, nous sommes preneurs... », explique son avocat.

On apprend le 7 juillet 2017 qu'une confrontation sera organisée le 28 juillet à 14 h, devant la présidente de la chambre de l’instruction de Dijon, en charge de l’enquête, entre Murielle Bolle et son cousin accusateur contre qui elle va porter plainte pour faux témoignage et dénonciation calomnieuse. Maître Teissonnière explique que « Murielle Bolle est vraiment indignée de ce qu’elle a pu lire émanant de quelqu’un qui n’était pas présent sur place, à l’époque, ou alors qui était sur une autre planète car rien ne s’est passé comme il l’affirme. » Elle décide raisonnablement d'arrêter sa grève de la faim le mardi 11 juillet 2017 car trop affaiblie et en proie à des vertiges. Le même jour, le corps sans vie de Jean-Michel Lambert est découvert. « Je suis consterné par le décès du juge Jean-Michel Lambert que je comptais faire citer comme témoin » a déclaré l'avocat de Murielle Bolle, pour qui « son témoignage était essentiel » car pour lui « il n'a jamais dans son procès-verbal constaté de traces de coups. Bien entendu, si elle (Murielle Bolle) avait eu le visage tuméfié, comme le disent certains témoins tardifs, on s'en serait aperçu » et de conclure que le juge Jean-Michel Lambert « a commis des erreurs dans ce dossier, mais il n'a pas été le pire, à côté de ce qu'a commis le président Simon ce n'est rien. » Suite à ce décès, la demande de mise en liberté de Murielle Bolle est alors différée par ses avocats au 17 juillet. Philippe Jéchoux et Patrick Gless, pigiste et photographe au quotidien La Liberté de l'Est, assistent au repêchage du corps de Grégory par les pompiers. La photo prise par Patrick Gless d'un pompier encordé tenant dans ses bras l'enfant vêtu d'un anorak bleu, d'un pantalon velours vert foncé et d'un bonnet de laine, rayé de bleu et blanc, rabattu sur son visage, est publiée dans la presse le lendemain et va marquer l'opinion publique.

L'affaire a été traitée par de nombreux journalistes, qui accusèrent les différents protagonistes. En 2014, près de 3 000 articles de presse, une cinquantaine de travaux universitaires, un téléfilm et une quinzaine d'ouvrages (récits, romans ou souvenirs de protagonistes) ont traité de l'affaire. Les époux Villemin ont été constamment harcelés par les journalistes et les photographes à l'époque des faits. Grégory a été dépeint dans la presse comme l'enfant sacrifié à la terrible jalousie familiale. De plus, la presse prêta à Christine Villemin une liaison extra-conjugale avec Bernard Laroche dont Grégory aurait été l'enfant adultérin, ce qui n'était en fait nullement le cas. Marguerite Duras, dans un article publié par le quotidien Libération et intitulé « Sublime, forcément sublime Christine V. », tient Christine Villemin pour une mère infanticide tout en la justifiant d’avoir pu commettre un tel geste, intervention pour laquelle elle a été beaucoup critiquée. L'affaire a également mis en avant la guerre des polices. L'enquête est menée jusqu'en février 1985 par le capitaine Étienne Sesmat, qui commande la compagnie de gendarmerie départementale d’Épinal et « croit en la culpabilité de Bernard Laroche ». Elle est confiée le 20 février 1985 au service régional de police judiciaire (SRPJ) de Nancy, dirigé par le commissaire principal Jacques Corazzi qui met en cause Christine Villemin. Lors de l’enquête policière, les accusations contre la mère sont « relayées principalement par le réseau du fait-diversier Jean-Michel Bezzina, ami du commissaire Corazzi ». 

Les époux Villemin et la journaliste Laurence Lacour, dans son livre sur l'affaire Villemin intitulé Le Bûcher des innocents, dénoncent notamment la dérive médiatique de Jean-Michel Bezzina et de son épouse Marie-France Bezzina-Lefèvre, qui imposent la thèse de la mère infanticide sur RTL et dans huit autres médias nationaux comme France-Soir, Le Figaro, Le Parisien et Le Quotidien de Paris, auxquels ils collaborent. Marie-France Bezzina-Lefèvre, qui a attaqué en justice les époux Villemin pour avoir dénoncé les Bezzina comme des « journalistes ayant oublié leur mission d'information dans un but personnel et également dans un but lucratif », est déboutée de sa plainte en diffamation en 1996. Le clivage correspond aussi à la concurrence entre médias, tels RTL et Europe 1, ou l'Est républicain de Nancy et le Républicain lorrain son rival de Metz. Denis Robert, envoyé de Libération à l'époque, considère avec le recul l'affaire comme « ce qu'il y a de pire dans tous les dysfonctionnements de l'appareil médiatico-judiciaire ». Le tournage en 2005, ainsi que la diffusion entre le 28 et le 30 octobre 2006 sur France 3, du téléfilm L'Affaire Villemin, sur un scénario de Pascal Bonitzer et Raoul Peck et réalisée par celui-ci, relance la polémique médiatique. Il se base notamment sur les livres Le Seize octobre de Jean-Marie Villemin, Christine Villemin et Laurent Beccaria et Le Bûcher des innocents de Laurence Lacour qui considère que l'affaire a suscité chez les journalistes une certaine prise de conscience des écueils possibles dans le traitement des faits divers. La mini-série composée de six épisodes de 52 minutes met en scène les journalistes et enquêteurs divisés en deux camps, l'un s'efforçant de faire porter les soupçons sur Bernard Laroche et l'autre sur Christine Villemin.

Publié dans Faits Divers, Evènements

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