Affaire Grégory - Les Villemin, un clan miné par l’envie

Publié le par Julie Brafman

Affaire Grégory - Les Villemin, un clan miné par l’envie

La promotion professionnelle du père de Grégory a réveillé des haines au sein d’une famille hantée par les non-dits. Le «corbeau» est venu, d’abord par téléphone puis par écrit, attiser la haine et proférer des menaces. Jusqu’au meurtre du petit garçon.

Généalogie simplifiée de l'affaire Grégory. Infographie BiG

Généalogie simplifiée de l'affaire Grégory. Infographie BiG

Cela aurait pu rester une histoire banale : celle d’une famille de l’Est de la France, avec ses petits secrets, ses querelles intestines et ses vieilles rancœurs. Personne ne les aurait remarqués, les Villemin. Tout au plus aurait-on simplement jasé dans le coin au sujet d’un mystérieux «corbeau» qui leur bousillait la vie. Mais un enfant a été tué. Un petit garçon de 4 ans dont la photo illustre depuis trois décennies ce qui est devenu l’une des plus grandes énigmes criminelles françaises.

Alors l’intimité des Villemin n’est plus qu’un lointain souvenir, elle fait l’objet d’un incessant déballage médiatique, elle est au cœur de l’enquête judiciaire. Les rivalités, les coucheries, les infidélités, les coups bas et les inimitiés sont la toile de fond de ce dossier tentaculaire. «L’affaire Grégory»se lit comme une tragédie familiale dont un corbeau a tiré les ficelles en coulisse. Sorte de scribe des bas instincts et plume menaçante, il a distillé le poison à l’intérieur des cœurs, jouant sur les bassesses, plantant ses griffes dans les failles personnelles et son bec dans les rivalités. Depuis le début de l’affaire, il n’y a plus de membres, uniquement des suspects, dans la famille Villemin. Sans que la justice n’ait pu opérer la conversion en culpabilité. Y parviendra-t-elle enfin trente-deux ans plus tard ?

Tout en haut de l’arbre généalogique, trônent Monique Jacob et Albert Villemin, 85 et 86 ans aujourd’hui. A l’époque des faits, le couple d’ouvriers dans une usine de filature vit à Aumontzey, un village de 450 âmes. Leurs six enfants (Jacky, Michel, Jacqueline, Jean-Marie, Gilbert et Lionel) habitent soit dans le même village - c’est le cas de Michel et son épouse Ginette - soit dans les environs. Jean-Marie et Christine Villemin se sont ainsi installés en 1981, à 12 km de là, à Lépanges-sur-Vologne dans un pavillon qu’ils ont fait construire sur une colline dominant la vallée. Les dimanches, la fratrie se retrouve autour d’un repas chez les parents. Entre sourires et non-dits. Le premier «secret» des Villemin-Jacob n’en est plus un depuis longtemps : l’aîné des enfants, Jacky, n’est pas le fils d’Albert. Il est né d’une première union de Monique, déjà enceinte quand elle s’est mariée.

«Je vous ferez la peau à la famille Villemain (sic)»

La façade vole en éclats en 1981. Un interlocuteur anonyme arrive par effraction dans leurs vies, bouleversant l’équilibre précaire. La date n’est pas anodine. A l’époque, Jean-Marie Villemin, 26 ans, entré sans diplôme à l’usine Auto Coussin, une entreprise qui fabrique des pièces et des sièges pour voitures, vient d’obtenir une promotion. Il a été nommé contremaître, c’est-à-dire «chef» avec une vingtaine d’hommes sous ses ordres. Et le corbeau n’aime pas ça. Ça commence par des coups de fils chez les parents de Grégory. Parfois l’interlocuteur reste silencieux, à d’autres moments, il baragouine des propos inintelligibles ou diffuse de la musique. Albert et Monique subissent eux aussi le harcèlement, à tel point qu’ils consignent les appels sur un cahier. A partir de 1983, le corbeau prend la plume. Une première lettre est découverte entre les volets de Jean-Marie Villemin, deux autres sont adressées à ses parents.

Le volatile connaît manifestement bien la famille : au milieu des insultes et autres grossièretés, il truffe ses messages de références à leur histoire, utilise les surnoms qu’ils se donnent entre eux et évoque leurs faits et gestes. Et, bien sûr, profère des menaces de mort : «je vous ferez la peau à la famille Villemain (sic)», écrit-il la première fois. Il ravive les vieilles rancunes et s’affiche comme un ardent défenseur de Jacky, reprochant aux autres de le tenir à l’écart. «Jacky et sa petite famille a assez été mis de côté, au tour du chef d’être considéré comme un bâtard. Il se consolera avec son argent», dira-t-il. Le «chef» est l’objet de toute sa haine : «Vous ne devez plus fréquenter le chef», «je te hais au point d’aller cracher sur ta tombe le jour où tu crèveras».

Les dissensions au sein de la famille deviennent des discordes. Plusieurs clans se forment : il y a d’un côté Jacky et son épouse, puis d’un autre Michel Villemin et sa femme Ginette, enfin Jean-Marie et Christine Villemin, derrière lesquels se rangent les parents et le reste de la fratrie. Un jour, lors d’une longue conversation téléphonique, le corbeau prévient le père de Grégory : il brûlera sa maison. «Je m’en fous» , rétorque ce dernier. Le correspondant anonyme dit qu’il s’en prendra à sa femme. «J’en trouverai une autre», réplique le père de Grégory, bravache. La voix menace alors d’enlever son fils. Dans le mille : «Ne fais jamais ça !» s’écrie Jean-Marie Villemin, révélant ainsi son talon d’Achille. Le 16 octobre 1984, le petit corps de Grégory vêtu d’un anorak bleu et d’un bonnet de laine est repêché dans l’eau froide de la Vologne, pieds et poings liés. Comme pour confirmer que le corbeau et l’assassin ne font qu’un, Jean-Marie Villemin reçoit une lettre dès le lendemain : «J’espère que tu mourras de chagrin le chef. Ce n’est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Voilà ma vengeance, pauvre con.»

Les gendarmes soupçonnent tour à tour chaque fils Villemin d’être l’auteur de missives anonymes. Jacky, parce qu’il est cajolé par l’expéditeur. Puis Michel Villemin. Après tout, ce dernier, qui accuse un certain retard scolaire, n’en veut-il pas à son frère de le mépriser pour son illettrisme ? L’acrimonie serait-elle devenue encre ? Il faut croire que non. Jacky et Michel sont mis hors de cause par les enquêteurs en raison de leur emploi du temps. D’autant qu’un autre suspect est rapidement inculpé. Le 5 novembre 1984, Bernard Laroche, un cousin de Jean-Marie Villemin, fils d’une sœur de Monique Jacob, est incarcéré. A l’époque, lui aussi habite à Aumontzey. S’il est en bons termes avec son oncle Albert et sa tante Monique, les premiers enquêteurs pensent qu’il jalouse son cousin qui jouit d’une meilleure situation financière et conjugale, avec sa «maison confortable», sa «belle voiture» et cet «enfant rayonnant et plein de vie» pour paraphraser le dossier. «Son aigreur aurait pu être alimentée par les vantardises de Jean-Marie Villemin qui se complaisait un peu trop à faire étalage de ses succès et par certains membres de son entourage, tels Michel et Ginette Villemin, Jacky Villemin, Marcel et Jacqueline Jacob qui enviaient, eux aussi, les parents de Grégory et les dénigraient peut-être auprès de lui», est-il écrit dans un arrêt de la chambre d’accusation de 1993. On n’en saura jamais davantage. Libéré faute de preuve, Bernard Laroche est abattu d’un coup de fusil, le 29 mars 1985, par Jean-Marie Villemin persuadé qu’il tue ainsi l’assassin de son fils.

«Je ne serre pas la main à un chef !»

Trente-deux ans plus tard, il semble donc que la justice en revient au «clan des envieux», plus communément désigné comme le «clan Laroche». Bernard Laroche n’est plus là, mais ce sont ses proches qui ont été placés en garde à vue à la section de recherches de Dijon. Marcel Jacob entretenait des relations étroites avec son neveu Bernard, ils avaient quasiment été élevés ensemble et vivaient dans des maisons voisines. Son animosité à l’égard de Jean-Marie Villemin n’était pas masquée. En décembre 1982, il lui lançait même : «Je ne serre pas la main à un chef !» Pourtant en 1991, des expertises graphologiques le mettent hors de cause et incriminent son épouse. Il existerait des «similitudes troublantes» entre les lettres anonymes rédigées en caractères typographiques et l’écriture de Jacqueline Jacob. Elle ne sera pas inquiétée, ni son mari. «A priori, ils n’étaient pas disponibles à l’heure du crime, mais l’éventualité d’une absence momentanée de leur lieu de travail ne saurait être exclue. L’enquête a été entreprise trop tardivement pour avoir des chances sérieuses d’aboutir à un résultat incontestable», estime la justice en 1993. Aujourd’hui, les enquêteurs renouent donc avec leurs premières intuitions. Reste désormais à savoir si, cette fois, ils parviendront à aller plus loin dans le puzzle familial et confondre ce qui apparaît désormais comme une nuée de corbeaux. Ou si ce dossier ne restera à jamais qu’«un misérable tas de petits secrets» pour paraphraser Malraux.

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