Il y a 85 ans, l'assassinat du Président Paul Doumer

Publié le par Véronique Laroche-Signorile

Il y a 85 ans, l'assassinat du Président Paul Doumer

LES ARCHIVES DU FIGARO - Le 6 mai 1932 à l'hôtel Salomon de Rothschild à Paris, un émigré russe, Paul Gorguloff, tire plusieurs coups de révolver sur Paul Doumer. Le Président français meurt dans la nuit. L'émotion est vive.

Le président de la République Paul Doumer est victime d'un assassinat le 6 mai 1932 à Paris

Le président de la République Paul Doumer est victime d'un assassinat le 6 mai 1932 à Paris

L'assassin: un russe blanc, un bolchevik, un fou? Le 6 mai 1932, le président de la République Paul Doumer est victime d'un attentat, au salon des écrivains anciens combattants de la Première Guerre mondiale à Paris. Atteint par balle, il est transporté à l'hôpital Beaujon. S'en suivent de longues heures d'attente, entre stupeur, espoir et angoisse, rythmées par la publication des bulletins de santé. Mais dans la nuit, à 4h40, le Président Doumer, âgé de 75 ans, succombe. L'émotion et l'indignation sont vives en France mais aussi à l'étranger. L'intérim présidentiel est assuré par le président du Conseil André Tardieu jusqu'à l'élection d'Albert Lebrun le 10 mai 1932.

Ce dramatique évènement survient dans une France troublée, en pleine campagne électorale -deux jours avant le deuxième tour des législatives. Le pays vit en effet dans un contexte de crise économique mais également de montée de la xénophobie. Cet assassinat est utilisé par la presse et les pouvoirs publics à des fins de propagande: l'assassin Paul Gorguloff, un émigré russe a cherché à destabliser la France républicaine; a-t-il agit seul ou bien s'agit-il d'un complot ourdi par des puissances obscures? est-il réellement un Russe blanc -comme il le prétend- ou bien un bolchevik? S'il est admis que le coupable est un déséquilibré, à l'époque sa démence étant rejetée par les experts, la justice le poursuit. Condamné à mort en juillet, il est guillotiné le 14 septembre 1932.

Voici comment Le Figaro relate l'assassinat au lendemain du drame.

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Article paru dans Le Figaro du 7 mai 1932.

Assassinat du président de la République: un terroriste russe a tiré hier plusieurs coups de revolver sur M. Doumer qui est mort ce matin à 4H40.

À trois heures un quart, hier après-midi, une nouvelle si stupéfiante qu'elle sembla d'abord incroyable s'abattit brusquement sur Paris, jetant la consternation dans les rues où, comme toujours aux instants pathétiques, des groupes se formèrent spontanément, cherchant à obtenir une confirmation, espérant, malgré tout, un démenti: -Le président de la République a été assassiné! Puis, aussitôt, les transparents et les lettres de feu des journaux lumineux, les annonces faites dans les salles de spectacle, les premières éditions, encore grasses d'encre, des journaux du soir, les communiqués affichés dans les halls et dans les vitrines apportèrent à leur tour des précisions. L'attentat féroce, inexplicable, monstrueusement stupide, avait bien eu lieu. M. Paul Doumer était à Beaujon, avec plusieurs balles dans le corps!

Paul Doumer, victime d'un attentat, blessé à Paris le 6 mai 1932, est transporté pour être conduit à l'hôpital Beaujon

Paul Doumer, victime d'un attentat, blessé à Paris le 6 mai 1932, est transporté pour être conduit à l'hôpital Beaujon

L'attentat

Paul Doumer, victime d'un attentat, blessé à Paris le 6 mai 1932, est transporté pour être conduit à l'hôpital Beaujon.

L'Exposition des écrivains anciens combattants avait attiré une foule nombreuse dans les salons de la Fondation Salomon de Rothschild, 11, rue Berryer. M. Doumer, qui avait tenu à honorer de sa présence cette importante manifestation de propagande en faveur du livre français, était arrivé à trois heures, accompagné du capitaine de vaisseau Le Bigot, de sa maison militaire. MM. Paul Reynaud, Piétri, Claude Farrère, président du comité de l'Association des écrivains combattants; Paul Chack, vice-président de la Société des gens de lettres, avaient accueilli le chef de l'État et le guidaient dans sa visite des stands. M. Paul Doumer avait parcouru déjà une salle, s'arrêtant parfois devant un comptoir, feuilletant un instant quelques belles éditions.

    Alors, la foule se resserra en cercle autour de l'assassin, que les inspecteurs, à grand-peine, protégeaient contre la fureur générale.

À trois heures dix exactement, le Président pénétra dans le second salon. Il félicita d'abord M. Robert Delavignette d'avoir remporté le grand prix de littérature coloniale. Puis il demanda à M. Marcel Batilliat, dont le stand était proche, de lui signer une dédicace. M. Doumer, après s'être incliné devant Mme Claude Farrère, s'apprêtait à poursuivre sa visite quand, brusquement, deux, détonations retentirent. Des cris d'effroi s'élevèrent de toutes parts. Le Président s'écroula dans les bras de notre confrère Roger Labric.

L'assassin

Immédiatement, M. Paul Reynaud s'interposa, avec beaucoup de crânerie, entre le Président et l'assassin, que ceinturaient déjà M. François Piétri et M. Paul Guichard. Trois coups partirent encore, avant que l'homme fût désarmé. M. Claude Farrère reçut une balle dans l'avant-bras droit; M. Guichard fut éraflé par un autre projectile. Le dernier alla fracasser une vitrine.

Enfin, le directeur de la police arracha son revolver à l'énergumène qui clamait, sur un ton de mélopée: «Ce n'est que le commencement! Ce n'est que le commencement!»… Alors, la foule se resserra en cercle autour de l'assassin, que les inspecteurs, à grand-peine, protégeaient contre la fureur générale.... Trois balles restaient encore à tirer: une dans le canon et deux dans le chargeur.

    Un titre s'y lisait, en grosses lettres: «Paul Gorguloff a tué de (sic) président de la République»!

Préméditation

Le meurtrier était arrivé de bonne heure dans les salons de la rue Berryer. Il s'était longuement promené devant les stands, refusant nerveusement les offres des vendeurs, semblant guetter l'arrivée de quelqu'un.

Pièces à conviction du procès de Paul Gouguloff, l'assassin de Paul Doumer

Pièces à conviction du procès de Paul Gouguloff, l'assassin de Paul Doumer

C'était un homme de très haute taille, un mètre quatre-vingt-dix environ, brun, rasé, les cheveux frisés, les pommettes saillantes et cachant, derrière des lunettes à verres noirs, des yeux bridés d'asiatique. On sut plus tard qu'il était Russe. Correctement vêtu, il était chaussé de souliers vernis, portait un complet noir et une chemise blanche. Il n'opposa aucune résistance et se laissa emmener, en piteux état, éclaboussé de sang, jusqu'à la voiture, qui, rapidement, se dirigea vers le commissariat du Faubourg du Roule. Pendant la courte lutte, un manuscrit était tombé de sa poche. Un titre s'y lisait, en grosses lettres: «Paul Gorguloff a tué de (sic) président de la République!»

Le Président est gravement atteint

M. Paul Doumer, cependant, n'était pas mort. Mais, dès le premier examen, que pratiqua un médecin qui se trouvait dans l'assistance, son état apparut extrêmement grave. Une balle l'avait atteint de côté, avait pénétré à la base du crâne et avait traversé la tête au niveau des oreilles. L'autre avait traversé l'aisselle droite. Le Président baignait dans une mare de sang. Avec d'infinies précautions, on le transporta à l'hôpital Beaujon. Dans la voiture, M. Doumer perdit connaissance. On porta immédiatement le chef de l'État dans une salle d'opération, et les chirurgiens s'empressèrent autour de lui.

Dix minutes après l'admission, une première transfusion de sang fut opérée. Puis une seconde. Le blessé sembla alors reprendre quelques forces et reconnut sa femme et son gendre, accourus à son chevet. Il put même prononcer quelques paroles.

    «Grande hémorragie. État de choc très prononcé. Deux transfusions de sang ont été pratiquées. Situation très grave.» Bulletin de santé de 5h30. 

Pronostic réservé

M. Doumer fut ensuite conduit dans la galerie d'isolement de la salle Huguer. Les professeurs Gosset, Abrami, Cunéo réservaient leur pronostic. Ils semblaient, toutefois, autoriser quelque espoir. Cependant la cour de l'hôpital Beaujon voyait le défilé ininterrompu des voitures amenant les personnalités qui, dès l'annonce de l'attentat, étaient accourues aux nouvelles. M. Piétri et M. Paul Reynaud, très pâles, racontaient la scène tragique à M. André Tardieu et à M. Pierre Laval, arrivés parmi les premiers. Bientôt tous les membres du gouvernement étaient là. On salua également le maréchal Lyautey, le général Gouraud, M. Lebrun, président du Sénat; M. Millerand, le général Weygand et, peu après cinq heures, Mgr Maglione*, doyen du corps diplomatique. M. von Hœsch, ambassadeur d'Allemagne, se fit expliquer longuement les conditions dans lesquelles s'était déroulé l'attentat.

Le président français Paul Doumer sur son lit de mort. Dessin de Louveau-Rouveyre

Le président français Paul Doumer sur son lit de mort. Dessin de Louveau-Rouveyre

À 5h.30, le communiqué suivant était publié: «Le président de la République a reçu deux balles, l'une à la base du crâne, l'autre dans l'aisselle du bras droit. Grande hémorragie. État de choc très prononcé.Deux transfusions du sang ont été pratiquées. Situation très grave. Professeurs Gosset, Cunéo, Abrami, Okinczyc, docteurs Talheimer, Félix Ramond, Bopp, Tzanck.» Plus tard, un regain d'optimisme sembla se manifester chez les personnalités admises à approcher le Président. À sept heures, M. Mourier, directeur de l'Assistance publique, déclara notamment: «Quand on passe quatre heures avec de telles blessures, on peut dire que tout espoir est permis. Le pouls est à 104.»

    Malgré son grand âge, le Président trouverait-il assez de force pour surmonter des atteintes si graves?

Toutefois, sur la foule qui stationnait dans la cour de l'hôpital, comme sur les rangs pressés des Parisiens qu'un important service d'ordre retenait à distance, une angoisse pesait lourdement. Malgré son grand âge, le Président trouverait-il assez de force pour surmonter des atteintes si graves? Il fallait attendre dix heures, heure à laquelle les médecins feraient connaître les résultats de leur nouvelle consultation. Et la foule parisienne, silencieuse, recueillie et comme blessée dans son humanité par un geste «qui n'était pas de chez nous», attendit, dans la nuit qui tombait.

Le deuxième communiqué

À 21h30 fut communiqué ce nouveau bulletin de santé: «Le président de la République a reçu deux balles: l'une a traversé la région de la base du crâne et est sortie au niveau de la pommette droite; l'autre est entrée au niveau de l'aisselle droite et est ressortie derrière l'épaule en provoquant une abondante hémorragie. À 6 heures du soir, alors que les phénomènes du choc étaient atténués, grâce à plusieurs transfusions, les chirurgiens ont procédé à la ligature de l'artère axillaire, que la balle avait complètement sectionnée. Actuellement, température: 37,2; pouls: 120. État toujours grave. Professeurs Gosset; Cunéo professeurs agrégés Abrami, Okinczyc; docteurs Félix Ramond, Bopp, Tzanck; médecin-colonel Talheimer»

Le troisième communiqué

À 23 heures, le ministère de l'intérieur communiquait le bulletin de santé suivant: «État stationnaire pas d'amélioration, pas d'aggravation. Professeur Gosset.»

Peu après, le Président, sorti de la prostration résultant des piqûres de morphine faites pour le calmer, demandait «Que, m'est-il donc arrivé? -Monsieur le Président, vous avez eu un accident de voiture. -Tiens, répartit M. Doumer, je ne m'en étais pas aperçu.» Et il se tut.

L'interrogatoire de Gorguloff au commissariat

Paul Gurgoloff, l'assassin du président Paul Doumer, lors de son procès en juillet 1932

Paul Gurgoloff, l'assassin du président Paul Doumer, lors de son procès en juillet 1932

Au commissariat du Roule, Gorguloff fut interrogé par MM. Guichard, Guillaume et Claraz, secrétaire de M. Perrier, directeur du service des renseignements généraux, après avoir reconnu légalement, devant M. Mangaud, commissaire, qu'il avait tiré sur le président de la République. M. Fougery, juge d'instruction, de concert avec MM. Pressard et Donat-Guigue, continuèrent l'interrogatoire. Le Russe, qui avait la figure tuméfiée et un œil entièrement fermé, se laissa tomber sur une chaise et, d'une voix monocorde, fournit aux magistrats des détails abondants sur son identité. Il dit qu' il avait trente-sept ans, qu'il était docteur en médecine, qu'il avait fondé à Prague, en 1930, une association «fasciste» russe, dont il était à la fois le président, le secrétaire général… et, sans doute, l'unique membre. Il ajouta qu'il habitait Monaco, après avoir séjourné longtemps en France, à Billancourt, d'abord, puis à Paris. Sa femme, une Suissesse, était restée à Monaco, à la villa de l'Horizon, ignorant tout de ses intentions. Les déclarations de Gorguloff furent, dans l'ensemble, analogues à celles qu'il fit plus tard au Parquet, et dont des informations venues de l'étranger font justice.

    Les passions politiques s'étaient tues: il ne restait que des Français révoltés par ce geste meurtrier qui atteignait la France tout entière.

En dehors du revolver de 7mm.65 qui lui fut arraché de la main par M. Paul Guichard lors de l'attentat, Gorguloff avait dans une de ses poches un autre revolver du calibre de 6mm.35, avec un chargeur, ainsi que deux autres chargeurs pour l'arme qui lui servit à tirer sur M. Doumer.[...]

Gorguloff, les mains jointes, le regard levé vers le ciel, fit ensuite une courte prière. Parmi des mots inintelligibles, on l'entendit déclarer plusieurs fois «Je sais que vous allez me tuer.» On le poussa dans une voiture. Lorsqu'il traversa les rangs de la foule massée devant le commissariat, des clameurs se prolongèrent longuement «À mort! À mort!»[...]

L'émotion à Paris

Dès que la nouvelle fut connue à Paris, l'indignation gagna comme une traînée de poudre. Les premiers journaux furent littéralement arrachés et les groupes se formèrent aussitôt autour des privilégiés qui avaient pu trouver un exemplaire. Les kiosques étaient assiégés. Tous ceux qui ont parcouru hier soir les quartiers populaires ont connu une de ces heures comme seul sait en donner Paris. Dès la sortie des chantiers et des usines, les métros furent entourés par une foule compacte, avide de nouvelles. Les passions politiques s'étaient tues: il ne restait que des Français révoltés par ce geste meurtrier qui atteignait la France tout entière. Combien de réflexions dans ce genre «Ce sont toujours des étrangers.»

Vue générale du cortège place de la Concorde à Paris, lors des funérailles nationale de Paul Doumer le 12 mai 1932

Vue générale du cortège place de la Concorde à Paris, lors des funérailles nationale de Paul Doumer le 12 mai 1932

Devant les imprimeries, les papeteries, des grappes humaines guettaient les crieurs, entouraient les marchands. Tous les yeux étaient braqués sur le coin de la rue où déboucherait le cycliste porteur des dernières nouvelles. Durant toute la soirée, sur les boulevards, la foule n'a cessé de circuler, se massant devant les journaux et les enseignes lumineuses. Là, comme ailleurs, même réaction. «M. Doumer n'était pas un chef politique. Pourquoi l'atteindre?». Jusqu'à une heure avancée de la nuit, Paris a connu une fièvre intense. Il a communié dans la même ferveur patriotique, maudissant ce geste homicide, réclamant justice impitoyable et souhaitant le rétablissement du chef de l'État.

Dans toute la France, le retentissement est grand. À la stupeur a succédé l'indignation. C'est tout un peuple qui se dresse contre un crime qui n'est pas celui d'un fou -comme certains le croyaient ou l'alléguaient au premier moment- mais d'un agent dont la main fut armée par les terroristes.

* Nonce apostolique en France, il est le représentant officiel du Saint-Siège à Paris.

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