De de Gaulle à Macron : les premiers pas à l'Elysée

Publié le par Denis Jeambar

De de Gaulle à Macron : les premiers pas à l'Elysée

Depuis le 14 mai, Emmanuel Macron est le nouveau locataire du palais. Une installation décisive, dans ce qu’elle révèle de l’exercice du pouvoir. La preuve, au fil de l’Histoire.

Le salon doré de l'Elysée, traditionnellement utilisé comme bureau par les présidents.François Guillot / AFP

Le salon doré de l'Elysée, traditionnellement utilisé comme bureau par les présidents.François Guillot / AFP

« L’intendance suit. » Le général de Gaulle, à qui l’on attribua souvent cette petite phrase, tira les choses au clair en décembre 1965, peu avant sa réélection : « On m’a prêté ce mot que je n’ai jamais dit, et à plus forte raison que je n’ai jamais pensé. » Car le militaire savait combien l’intendance est nécessaire. Il ne peut y avoir, en effet, de grande stratégie sans une solide et parfaite organisation à son service. L’intendance est, certes, une affaire ingrate, mais elle est la première contrainte de tout nouveau président s’installant à l’Elysée, dans le 8e arrondissement de Paris. Après l’euphorie de la victoire et le moment de gloire de la passation des pouvoirs, mythifé par le tête-à-tête secret du sortant et de l’entrant, cette foutue intendance saute à la gorge du chef de l’Etat et le replonge dans la réalité. De fait, l’Elysée est d’abord une machinerie de conseillers qu’il faut installer dans les plus brefs délais, car ce palais feutré est à la fois un lieu d’apparat réglé par un sévère protocole, un état-major pour penser et impulser la politique du pays, et surtout une maison d’urgentistes prise dans le fux dévorant et continu de l’actualité.

Bureaux déserts et placards dégarnis

La griserie est de courte durée dans ces murs traversés par l’Histoire. Lorsqu’il s’y installe le 28 mai 1974, au lendemain d’une cérémonie d’investiture au cours de laquelle il s’est senti « habité par une émotion plus proche d’un rayonnement chaud que d’une timidité et d’une immense envie de bien faire », Valéry Giscard d’Estaing découvre des locaux vides, des bureaux déserts, des placards aux rayons dégarnis. C’est le lot de tout nouvel occupant de l’Elysée : le prédécesseur laisse place nette. Pas de traces de son passage sinon à travers les travaux d’entretien ou de modernisation qu’il a ordonnés pendant son mandat. Un peuple d’ombres l’attend : des gardes républicains, quelques huissiers en charge d’accueillir les visiteurs selon les usages du protocole, un personnel confit dans l’expectative de son sort et des usages du règne qui s’ouvre. Pour VGE, élu après la disparition de Georges Pompidou des suites d’un cancer, la transition n’a pas été réellement préparée. Pas plus, d’ailleurs, qu’en 1969 pour Pompidou lui-même, vainqueur des élections anticipées organisées à la suite de la démission de Charles de Gaulle – le 27 avril, le général reconnaît l’échec de son référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation, et annonce le soir même son départ.

Depuis 1981, l’alternance a trouvé ses rites, et le passage de témoin, son étiquette. Il n’en reste pas moins que tout nouveau chef de l’Etat trouve un palais vide. Une exception : l’équipe de Mitterrand découvrira dans un coffre ouvert la moitié d’un billet de 500 francs déchiré ! Sans doute ce néant est-il un avant-goût de la terrible solitude qui tombe à cet instant sur le nouveau locataire. Une sorte de malédiction le guette, que les escapades parisiennes ne lèvent pas. Elles ne sont que pures illusions. Les présidents vivent tous sous haute protection policière dans un monde en trompe-l’oeil. Et les risques d’attentats sont devenus tels que la sécurité refuserait désormais cette exigence de Jacques Chirac en 1995 : que ses chauffeurs respectent le code de la route et s’arrêtent aux feux rouges.

Occuper le fauteuil du général... ou pas

Pour le nouvel élu, le choix du bureau est stratégique : il relève de la mise en scène du pouvoir. Sans doute pour rompre symboliquement avec le passé, de Gaulle refuse le rez-de-chaussée où s’étaient installés ses prédécesseurs sous la IVe République, Vincent Auriol et René Coty. Fin décembre 1958, l’homme du 18-Juin établit ses quartiers au premier étage, dans le salon doré. Pompidou, en 1969, ne redoute pas le fantôme du fondateur de la Ve République et choisit à son tour cette vaste pièce ouvrant sur le jardin. Giscard, en revanche, y voit « un acte sacrilège » et refuse de s’asseoir dans le fauteuil du général. Déambulant de pièce en pièce, il s’arrête dans un salon à l’angle sud-est du premier étage, ancienne chambre à coucher de l’impératrice Eugénie. Son choix est fait. Il restera là sept ans. François Mitterrand, lui, est loin d’éprouver la même admiration que VGE à l’endroit du général contre lequel il a tant ferraillé. Sans états d’âme, sur le conseil de son porteparole Michel Vauzelle, il opte pour le salon doré après avoir rêvé un instant de déménager aux Invalides. Même s’il regrette de s’installer dans « la plus petite résidence présidentielle d’Europe » – elle compte 365 pièces tout de même –, le voici enfin l’égal du général !

Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande n’ont pas non plus été écrasés par l’Histoire et ses spectres. A leur tour, ils ont fait du salon doré leur bureau, pièce centrale du bâtiment élyséen. Elle est encadrée, à l’ouest, par le salon vert réservé aux conseils de défense et par le salon d’angle généralement occupé par le secrétaire général de l’Elysée, et, à l’ouest, par le bureau du secrétariat particulier et celui du directeur de cabinet – celui-là même que choisit d’occuper Giscard.

De de Gaulle à Macron : les premiers pas à l'Elysée

Des secrets et des nominations

Que de décisions prises en ce lieu dont François Hollande disait, en accueillant ses visiteurs dans les premiers jours de son mandat en 2012 : « C’est beau, non ? » Mais derrière la façade se déclenche une guerre très particulière. Selon la formule d’un proche de Nicolas Sarkozy, les conseillers, issus de l’antenne présidentielle formée pendant la période de transition, « se battent comme des chiens pour être à l’étage », c’est-à-dire au plus près du président. Evidemment, le fracas de ces querelles ne franchit pas les portes capitonnées du bureau présidentiel où le premier acte du nouvel élu est la signature du décret de nomination du Premier ministre, que lui présente dès son installation le secrétaire général du gouvernement.

Un autre dossier est déjà sur sa table de travail : le détail des secrets d’Etat transmis par son prédécesseur. François Hollande n’en reçut qu’un de Nicolas Sarkozy, lié au terrorisme. En 1981, François Mitterrand apprit de Valéry Giscard d’Estaing la mort prochaine du leader soviétique Brejnev et le nom de son successeur, Konstantin Tchernenko – qui n’accédera fnalement au pouvoir qu’en 1984. VGE l’informa également « des recherches secrètes menées par Elf sur de nouveaux procédés de prospection pétrolière, de l’attaque que Sadate prépar(ait) contre la Libye, et du détail des diverses formes de coopération nucléaire avec les Etats-Unis. » Le président fraîchement investi doit aussi choisir le chef de l’état-major particulier. Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac décidèrent d’en changer aussitôt ou assez vite. Sarkozy et Hollande jouèrent la continuité pendant deux ans.

Le maître face à ses élèves

Puis vient la formation du gouvernement. Rude marchandage et travail méticuleux sur les sensibilités politiques, mais aussi territoriales. Seul François Mitterrand prononça, alors qu’il venait d’être élu (en 1981 puis en 1988), la dissolution de l’Assemblée nationale : « Conformément à la Constitution, François Mitterrand reçoit Alain Poher (président du Sénat, NDLR), qu’il n’apprécie guère, et Jacques Chaban-Delmas (président de l’Assemblée nationale, NDLR) qu’il respecte. Il les consulte pour la forme, puis dissout l’Assemblée. » Désormais, cette formalité est inutile puisque les pouvoirs de l’Assemblée nationale expirent automatiquement le troisième mardi de juin, mois qui suit l’élection du chef de l’Etat.

 Se tient enfin le premier conseil des ministres. Les règles imposées par le maître de cérémonie donnent le ton de la présidence. Giscard se souvient ainsi que la réunion débutait à 10 heures, et se prolongeait souvent au-delà de 13 heures, « ce qui perturbait l’emploi du temps de l’après-midi et creusait les appétits, au point que je voyais Jacques Chirac (alors Premier ministre, NDLR), lorsqu’il était assis à côté de moi, dissimuler un sandwich dans son porte-documents (...). Je souhaitais une véritable discussion, au moins sur les sujets importants. » Une authentique rupture avec la méthode de Gaulle, sous lequel chaque ministre présentait son rapport, point final. Après un commentaire du Premier ministre, le général concluait. Avec Pompidou, l’atmosphère se détendit un peu, quelques discussions pouvant avoir lieu. Giscard chercha à aller encore plus loin, mais le résultat fut, de son propre aveu, décevant. Quant à Mitterrand, il renoua avec le protocole monarchique, en édictant cette règle cinglante : « Ne pas lire de notes, ne pas prendre de notes. Pas de dialogues entre ministres. »4 Bref, un conseil lisse et formel. Ce fut de moins en moins vrai avec Chirac et Sarkozy. Quant à Hollande, sa déclaration liminaire fait aujourd’hui sourire : « Aucune expression publique d’une opinion divergente, quelle qu’en soit la forme, ne saura être acceptée. » On connaît la suite, cette République des couacs et du bavardage avec laquelle Emmanuel Macron a rompu pour se lancer à la conquête de l’Elysée. Avec l’intention, à en croire ses proches, d’imposer une présidence « jupitérienne », au-dessus de la mêlée. A bon entendeur...

Références :

  • Le Pouvoir et la Vie, tome 1, de Valéry Giscard d’Estaing, Editions Compagnie 12, 1988.
  • Verbatim 1981-1986, de Jacques Attali, Fayard, 1993.

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