Affaire Turquin: l'épouse au coeur des soupçons

Publié le par Isabelle Léouffre

Affaire Turquin: l'épouse au coeur des soupçons

Vingt-six ans après la disparition mystérieuse de son fils, c’est lui qui meurt assassiné. Sa seconde femme est soupçonnée.

La dernière photo de Nadine et Jean-Louis Turquin, lors d'une croisière dans les Caraïbes, le 20 décembre 2016. Le vétérinaire est retrouvé mort le 7 janvier

La dernière photo de Nadine et Jean-Louis Turquin, lors d'une croisière dans les Caraïbes, le 20 décembre 2016. Le vétérinaire est retrouvé mort le 7 janvier

Cheveux en bataille, regard embué, elle confie ne plus arriver à manger, encore moins à dormir. Ce 12 janvier 2017, Nadine Turquin, 66 ans, a les traits, la voix et la silhouette d'une femme dévastée. Son mari, Jean-Louis, a été tué d'une balle dans le dos six jours auparavant. C'est elle qui l'a retrouvé, gisant dans une mare de sang à l'intérieur de leur maison de Saint-Martin, aux Antilles. Assise sur une terrasse qui surplombe l'anse Marcel, elle murmure: « Depuis que je l'ai découvert, je dors chez une amie. Je suis sous antidépresseurs pour supporter cette tragédie.» Sa voix est lente, monocorde. Pour quiconque la croise à ce moment-là, Nadine Turquin ploie sous le poids du chagrin.

Le sceau du soupçon

A moins, finalement, que ce ne soit celui de la culpabilité. Ou, pire, l'oeuvre soignée d'une mystificatrice accomplie. Ce qui semblait hier hors de doute est aujourd'hui frappé du sceau du soupçon. C'est un petit ustensile dont le diamètre ne dépasse pas 2 centimètres qui, trois mois et demi après le drame, a fait voler en éclats l'argumentaire de la veuve éplorée. Le tamponnoir, une pastille d'aluminium recouverte d'un adhésif à double face à l'efficacité quasi infaillible, est utilisé par la police scientifique pour récupérer et fixer les résidus de tir. Le 28 avril, son verdict est sans appel : 19 traces de poudre ont été retrouvées sur les mains de Nadine. Aujourd'hui mise en examen pour l'assassinat de son mari, la sexagénaire attend qu'un juge d'instruction de Pointe-à-Pitre statue sur son incarcération.

Son avocat, le pénaliste parisien Me Morice, a livré sa propre explication: «Ma cliente a touché le corps de son mari ainsi qu'un certain nombre d'objets qui étaient contaminés par cette poudre.» Mais, pour les enquêteurs et la justice, trois conclusions semblent s'imposer: soit Nadine Turquin tenait le revolver, soit elle était à côté de celui qui le tenait, soit c'est juste après qu'elle a saisi l'arme, qui n'a pas encore été retrouvée. Dans tous les cas, cette femme aurait, selon eux, participé de près ou de loin à l'assassinat de Jean-Louis Turquin. L'homme que, vingt ans auparavant, elle avait tant voulu sauver, convaincue qu'il était la victime d'une erreur judiciaire, allant jusqu'à l'épouser, en juin 2000, à la prison de Fresnes. Accusé de l'assassinat de Charles-Edouard, son fils de 7 ans, ce vétérinaire y purgeait une partie de sa peine. Condamné à vingt ans, il n'en fera que neuf grâce à une libération conditionnelle. A sa sortie, Nadine est là. Elle l'aide à installer son cabinet de vétérinaire à Arles, avant de le suivre à Saint-Martin.

Turquin était calculateur, dominateur, procédurier, manipulateur

Mais, sous le soleil des Antilles, la belle histoire d'amour carcérale se transforme en cauchemar. Pour tous ceux qui l'ont côtoyé, Turquin était un type calculateur, dominateur, procédurier, manipulateur. Et terriblement avare. «Nous avions un compte commun dont je n'avais pas le droit de me servir sans son autorisation, explique Nadine. Pour mes problèmes de dos, j'ai un jour acheté une paire de chaussures à 80 euros, alors qu'il en gagnait près de 8000 par mois. En représailles, il m'a envoyé un recommandé et a fermé le compte.» L'homme était aussi capable de colères froides, qui terrifiaient son épouse. «Quand j'essayais de le faire changer d'avis, il devenait livide et son autorité me paralysait. Mais il n'a jamais usé de violence physique.» En revanche, il était passé maître dans l'art de l'humiliation. Des techniques variées, déjà expérimentées avec sa première femme, Michèle Balanger, la mère de Charles-Edouard, l'enfant dont le corps n'a jamais été retrouvé. C'est elle qui, sur une cassette enregistrée à son insu, lui avait fait avouer l'assassinat de leur fils de 7 ans, ce qu'il a, par la suite, toujours nié devant la justice, arguant qu'il s'agissait d'un jeu de rôles. Nadine, elle, avait voulu le croire.

En janvier dernier, quelques jours après la mort de Turquin, elle nous avait livré sa version des faits. Le 6 janvier, soir du drame et date de son anniversaire, elle avait prévu de retrouver quatre amies dans un restaurant. «Pour une fois, Jean-Louis était d'accord.» Se sentant coupable de s'y rendre sans lui, elle insiste pour qu'il les accompagne. «Il m'a répondu qu'il avait mal au genou. Il devait se faire opérer le 16 janvier. Il a pris ses anti-inflammatoires et deux Stilnox, je crois. Puis il s'est couché à 19h45, comme d'habitude. Je lui ai demandé s'il voulait que je ferme à clé. Il m'a dit: 'Non, pousse juste le volet.' Je suis allée l'embrasser et je suis partie. [...] A minuit et demi, je suis rentrée à la maison. Le portail était grand ouvert. Sur la terrasse, un gros pot en raphia qui coinçait le volet avait été déplacé. La baie vitrée était ouverte, il y avait de la lumière dans le salon et les deux chambres sur le côté étaient en désordre. C'est alors que je l'ai vu, allongé sur le dos, le bras replié au-dessus de sa tête au milieu de milliers de débris de verre, sur le carrelage de sa chambre. Il serrait dans sa main un tesson de bouteille. Du sang coulait de sa poitrine.»

Elle reprend, la voix altérée par l'angoisse : « Je cours chez ma voisine, avec qui je viens de dîner, car je ne sais plus le numéro de la gendarmerie. Je crie: 'C'est Jean-Louis, je crois qu'il est mort!' Je suis ensuite restée à la gendarmerie de 1 heure à 7 heures du matin. Le dimanche, les enquêteurs ont relevé les empreintes. Dans la cuisine, j'ai alors remarqué qu'il manquait une carafe. En entendant du bruit, Jean-Louis a dû s'en saisir pour se défendre.»

Pour elle, le motif ne fait aucun doute : il s'agit d'un crime crapuleux. «Dans une des chambres, j'avais entreposé un grand poste de radio des années 1940. Le cache-arrière en bois avait été enlevé. J'en ai déduit que Jean- Louis y cachait ses bijoux de famille et tout son argent, que j'avais cherchés en vain. Par terre, il y avait un petit couteau qui avait dû servir à l'ouvrir.» C'est sur ce couteau que les scientifiques retrouveront un ADN masculin, ce qui fera dire au procureur de la République de Pointeà- Pitre, Xavier Bonhomme: « Nous ne fermons aucune porte et nous étudions la thèse de plusieurs auteurs.» Fidèle à son scénario, Nadine Turquin conclut : «Sous la menace, Jean-Louis a dû dire où se trouvait l'argent, puis ils l'ont tué.»

Le discours émouvant de la veuve se veut imparable

Alibi, mobile, détails bien amenés : le discours de la veuve n'est pas seulement émouvant, il se veut imparable. Déjà, pourtant, y pointent de légères incohérences. Négligence ou fruit du hasard? Pourquoi inviter Jean-Louis à l'accompagner au restaurant alors qu'elle précisait un peu plus tôt lui avoir fait à manger ? Selon une source proche de l'enquête, la balle qui a tué Jean-Louis Turquin a pénétré dans le bas du dos, couru le long de la colonne vertébrale pour ressortir par le haut du crâne. Comment Nadine Turquin a-t-elle pu voir du sang s'écouler de sa poitrine ? Quant à la cuisine, où Jean-Louis Turquin se serait emparé de la carafe, elle se trouve à l'opposé de la chambre où, grâce à deux Stilnox, il était censé dormir profondément.

Le plus surprenant dans cette histoire reste le témoignage de la fille de la voisine : «Vers 22 heures, j'ai appelé ma mère, qui se trouvait avec Nadine, pour qu'elle la prévienne. Il y avait du bruit chez les Turquin. Puis j'ai entendu une cavalcade sur l'allée en bois et une voiture qui démarrait en trombe. Tout ça a duré moins d'un quart d'heure.» Si ce témoignage est vrai, pourquoi Nadine ne s'est-elle pas précipitée chez elle à ce moment-là ? S'était-elle déjà absentée de table, sous un prétexte fallacieux, pour passer à l'acte ? Autre fait intrigant : quatre jours avant la mort du vétérinaire, un de ses confrères à la retraite, installé dans le même quartier que les Turquin, s'était fait menacer chez lui par trois Antillais. Il raconte. «Deux d'entre eux ont essayé de me soutirer de l'argent mais le troisième a lâché cette étrange phrase : 'On s'est trompé, on s'en va.'» Nadine se serait-elle inspirée de ce scénario ? Surtout, il y a cette déclaration étrange: « Je sais que les gendarmes me soupçonnent. Je suis la seule à avoir un mobile: Jean-Louis exigeait que je choisisse entre lui et mes petits-enfants. Ce n'était plus supportable.»

En mars 2016, Nadine avait demandé le divorce. Mais Jean-Louis refusait, lui faisant payer cher ses envies de liberté. «Pour me punir de vouloir le quitter, il m'a rayée de son assurance-vie et l'a mise au nom de notre ancienne femme de ménage, devenue sa maîtresse. Puis il m'a déshéritée au profit de son unique soeur. La maison de Saint-Martin lui appartenait. Sans argent, il me tenait.» En décembre dernier, il avait rédigé un accord que Nadine était à deux doigts de signer : quatre mois sur l'île avec lui, huit mois en métropole avec sa famille, sans contribuer financièrement à un seul de ses voyages. Ainsi, l'ancien détenu tenait sa proie à sa merci, prisonnière sur l'île.

Ce 6 janvier, Nadine Turquin maintient avoir passé la soirée dans un restaurant avec des amies qui gardent le silence. Elle nie en bloc avoir pris part à l'assassinat de son mari. Mais les traces de poudre parlent d'elles-mêmes. Au bout de vingt ans de soumission, Nadine Turquin s'est peut-être rebellée contre l'épouvantable tyrannie de son mari. Mais alors, quelles forces auraient été à l'oeuvre pour pousser une victime à tuer son bourreau? La violence psychologique de trop? Ou bien l'épouse dévouée aurait-elle appris fortuitement ce qu'elle s'était toujours refusé d'envisager, que Jean-Louis avait bien tué Charles-Edouard? Si sa culpabilité est prouvée, alors ce qui s'est passé ce 6 janvier, date de son anniversaire, symbolisait une renaissance... Nadine Turquin risque aujourd'hui de la vivre en prison.

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