Quand le procès de Francis Heaulme redevient celui de Patrick Dils

Publié le par Pascale Robert-Diard

Quand le procès de Francis Heaulme redevient celui de Patrick Dils
Quand le procès de Francis Heaulme redevient celui de Patrick Dils

« Je me présente : Dils, Patrick. – Vous jurez de dire toute la vérité ? – Je le jure. » À cet instant mercredi 26 avril, Patrick Dils est témoin au procès du double meurtre de Montigny-Les-Metz dont l’accusé est Francis Heaulme. Sa déposition est retransmise sur écran vidéo, il vit dans le sud-ouest de la France, il travaille comme manutentionnaire dans une grande surface de bricolage, il est marié et père de deux enfants. Patrick Dils est âgé de 47 ans, il en avait 16 quand il s’est accusé du meurtre d’Alexandre Beckrich et Cyril Beining avant de se rétracter, il en avait 19 quand il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, 31 quand une deuxième cour d’assises l’a déclaré coupable après l’annulation de sa condamnation par la cour de révision, 32 lorsqu’il a été définitivement acquitté.

Témoin, il l’est encore quand le président Gabriel Steffanus l’invite, comme c’est la règle aux assises, à faire une « déclaration spontanée. » Patrick Dils hésite un peu : « Ben, écoutez, je ne sais pas trop quoi vous dire… Comme les familles des victimes, ce que je veux, c’est connaître la vérité dans cette affaire. » Il livre à la cour le récit qu’il a déjà si souvent répété de cette journée du 28 septembre 1986 où, en fin d’après-midi, rentrant avec ses parents et son frère de leur maison de campagne où ils étaient allés ramasser des pommes, il est ressorti pour se livrer à son passe-temps favori, fouiller les poubelles des entreprises voisines à la recherche de timbres à décoller pour sa collection.

C’est là, dit-il, qu’il a entendu une voix de femme inquiète – celle de la mère d’Alexandre – appeler son fils et qu’il a aperçu en repartant les deux vélos d’enfants couchés le long du talus. Lorsque les policiers qui enquêtaient sur le meurtre des enfants étaient venus le lendemain faire leur enquête de voisinage chez les Dils, l’adolescent avait tu cet épisode, par crainte, explique-t-il, qu’on dise « Oh ! t’as vu le p’tit Dils, c’est un fouilleur de poubelles ! » « Je pense que tout le monde peut comprendre que 16 ans, c’est la période la plus difficile de la vie, celle où on se cherche. Je n’aimais pas du tout mon physique, j’étais l’objet de moqueries à l’école, j’étais un enfant solitaire, très introverti, passionné de timbres, de minéraux et de puzzles, je n’avais quasiment aucun ami. »

Un mensonge – il préfère le qualifier d’« omission de vérité »– qui va déclencher l’une des plus vertigineuses affaires des archives judiciaires. Réentendu sept mois plus tard, l’adolescent reconnaît avoir été sur les lieux au moment de la mort des enfants, et pendant une garde à vue de trente heures, passe aux aveux, les renouvelle devant la juge d’instruction, puis se rétracte et ne cessera plus, dès lors, de clamer son innocence. « Pourquoi j’ai endossé le costume du parfait coupable ? C’est très compliqué à expliquer. J’étais comme un fruit mûr, il suffisait de presser dessus pour que sorte le bon jus. J’étais interrogé par des inspecteurs de police, mes parents m’avaient inculqué le respect des adultes et de l’autorité. »

Dans la matinée, la cour d’assises avait entendu la déposition de l’ancien avocat général François-Louis Coste qui siégeait au procès de Lyon où Patrick Dils a été acquitté. Face à des jurés incroyablement attentifs, il avait expliqué son cheminement dans « l’invraisemblable désordre » du dossier de Montigny-les-Metz. Parmi les éléments qui l’avaient troublé, figuraient justement ces aveux « aberrants tant ils étaient parfaits » dans lesquels l’adolescent détaillait presque seconde par seconde, ce qu’il avait fait, indiquait quasi au centimètre près la distance qui le séparait des enfants, la position de son corps et celle des victimes, et livrait cette phrase terrible à propos de leurs crânes fracassés : « ça a fait le bruit d’un melon qu’on écrase ». « Quand on en arrive à ces mots-là, on n’en peut plus, on referme le dossier, l’image colle aux yeux et rend aveugle à tout le reste », avait-il observé. « Tout le reste », les invraisemblances, les aveux d’autres suspects, la personnalité de l’adolescent timide et hautement suggestible aux interrogatoires vigoureux des policiers, et surtout l’élément nouveau que représentait la certitude de la présence de Francis Heaulme sur les lieux au moment de faits et ses propres déclarations, avaient convaincu François-Louis Coste de ne pas soutenir l’accusation contre Patrick Dils.

Mais lorsque vient leur tour d’interroger le témoin, c’est bien le coupable d’hier que guettent dans une même unanimité, les avocats des familles des deux enfants, parties civiles au procès, et ceux de la défense de Francis Heaulme. Les premiers ont pour eux d’avoir été là à l’origine du dossier, d’avoir vécu les trois procès de Patrick Dils et de porter la parole de ces parents qui ont cru si longtemps à sa culpabilité. « Pouvez-vous comprendre que ces aveux ont laissé des traces et que ces familles puissent encore aujourd’hui avoir des doutes ? lui demande Me Dominique Rondu, l’avocat de Ginette Beckrich, la grand-mère de Cyril – Oui, je peux comprendre leur douleur et leur chagrin. »

Me Alexandra Vautrin, qui représente la mère de Cyril, renchérit : « Comprenez-vous que pour nos clients, pendant quinze ans, le seul coupable de la mort de leurs enfants, c’est vous ? – Je le comprends », répète Patrick Dils. Elle lui relit ses aveux, évoque le plan « précis » qu’il a dessiné des lieux – Patrick Dils a toujours dit qu’il s’était inspiré de celui, en grand format, qui était accroché au mur du commissariat où on l’interrogeait – les pierres qu’il a désignées. « Mais qu’est-ce que vous voulez que je vous explique ? s’énerve le témoin. Vous refaites mon procès, là ? J’étais un enfant docile qui n’était pas capable de taper du poing sur la table et de dire “stop”, ça suffit ! Les inspecteurs voulaient des détails, je leur en donnais ! »

Avec les trois avocats de la défense, le ton change, se fait de plus en plus agressif. Mes Liliane Glock, Alexandre Bouthier et Olivier Corbras reprennent chacun tous les éléments qui ont fondé la culpabilité de Patrick Dils et l’ont envoyé pendant quinze ans en prison. Ils répètent à l’envi devant les jurés les aveux « précis, circonstanciés et détaillés » qu’il a passés. « Je ne sais plus quoi répondre, ça devient du grand n’importe quoi ! » souffle le témoin redevenu accusé. L’atmosphère se tend, laissant un profond sentiment de malaise. Le droit de défendre, par tous les moyens, l’accusé qu’ils représentent vient buter contre le respect que chacun doit et a fortiori ceux qui portent la robe noire de la défense, à l’autorité d’une décision d’acquittement. La nausée gagne quand l’un des avocats de Francis Heaulme demande à Patrick Dils de revenir témoigner physiquement devant la cour et non plus seulement en visioconférence. « Ne pensez-vous pas que vous devez au moins cela aux familles des victimes ? » lance-t-il. C’est la phrase de trop.

L’écran s’éteint sur un dernier soupir exaspéré de Patrick Dils. Quelques minutes plus tard, le seul vrai accusé de ce procès vient pour la première fois à la barre. « Je m’appelle Francis Heaulme, j’ai 58 ans. Ça fait 28 ans que je suis en prison. J’ai plus rien à dire. »

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