L’agent U35 n’était autre que Klop Ustinov, père du célèbre acteur

Publié le par Emmanuel Gehrig

L’agent U35 n’était autre que Klop Ustinov, père du célèbre acteur

Né d’un baron russe allemand et d’une mère aux origines éthiopienne, Jonah Ustinov, surnommé «Klop» fut un célèbre espion, qui lutta contre les totalitarismes du XXe siècle

De gauche à droite, Peter Ustinov, sa mère, Nadia Benois, et son père, Jonah Ustinov. © John Sadovy

De gauche à droite, Peter Ustinov, sa mère, Nadia Benois, et son père, Jonah Ustinov. © John Sadovy

Peter Ustinov, acteur géant dans tous les sens du terme – qu’on se souvienne du Hercule Poirot jubilatoire sous les pyramides ou de Néron roulant des yeux fous – avait un père qui jusqu’ici n’avait pas particulièrement attiré l’attention. Normal, celui-ci était agent secret de Sa Majesté, le meilleur et le plus ingénieux élément du MI5, selon Dick White, son directeur. Cette vie d’ombre de Jonah «Klop» Ustinov, agrémentée de quelques fulgurances lumineuses, se déroule dans les temps troublés des deux guerres mondiales et de la guerre froide.

A travers cette biographie relativement avare en détails personnels, le journaliste anglais Peter Day restitue les enjeux complexes, les réseaux secrets, les finalités impénétrables du renseignement en temps de guerre et de paix relative. Elle raconte le dévouement d’un homme qui a contribué, par un travail de fourmi, à renverser le nazisme puis contenir l’avancée soviétique. Quête ingrate et presque désintéressée qui s’achève par une retraite misérable dans la campagne anglaise.

Séducteur né

Mais reprenons depuis le début. Klop Ustinov est d’abord un séducteur né. Comme James Bond, il accumule les conquêtes, ce qui lui vaudra justement ce surnom donné par son épouse: Klop, en russe, veut dire punaise de lit – ces bestioles qui sautent d’une couche à l’autre et causent de méchantes blessures. Mais Nadia Ustinov, artiste peintre née à Saint-Pétersbourg d’une illustre famille d’artistes (son père Alexandre Benois était le décorateur des Ballets russes), supportait avec mansuétude les écarts de son mari et ce dernier assumait pleinement son sobriquet, jusqu’à se l’approprier.

Parfait cosmopolite

Cet homme-là était un parfait cosmopolite: né à Jaffa (vieille ville de l’actuel Tel Aviv) en 1892, d’un père baron russe d’origine allemande d’une mère au sang juif polonais et… éthiopien. Sa scolarité se passe entre Düsseldorf, Grenoble, Yverdon et Londres, où sa famille finit par s’établir.

Et comment devient-on espion anglais quand on est allemand de passeport? Pendant la Première guerre mondiale, Klop passe des tranchées à l’aviation. Après cette première grande boucherie mondiale, il trouve un emploi civil comme correspondant à Londres pour une agence de presse allemande, avant de se mettre à fournir des renseignements à l’ambassade d’Allemagne. A cette époque où le renseignement devient un enjeu capital, le métier de journaliste et celui d’espion sont des activités qui se marient à merveille.

Propagande noire

Mais ce dandy qui aime recevoir, cuisiner et fasciner ses invités par ses récits hauts en couleur, trouve vraiment sa voie avec la montée du nazisme. Refusant d’envoyer un certificat d’aryanité, il rompt avec ses employeurs et offre ses services au Royaume-Uni. Doté d’un solide réseau allemand et tchèque, Klop entre au MI5 comme agent parfaitement opérationnel. Sa spécialité: la propagande noire, c’est-à-dire l’art de glisser de fausses informations à l’ennemi avec une sincérité parfaite, une stratégie qui fera merveille pendant la guerre côté britannique avec le système «Double Cross».

U35 – son nom de code – n’a pas de permis de tuer comme son collègue de fiction 007. Son arme à lui c’est son talent de conteur et d’affabulateur, son sens des relations. A la fin de la guerre, le patron du renseignement du IIIe Reich, Walter Schellenberg, est emmené dans un manoir anglais pour y être interrogé. Très surpris de ne pas être torturé puis abattu immédiatement, il a la bonne surprise d’être traité avec la plus grande amabilité par un certain M. Johnson – Klop – qui par la méthode douce lui soutirera un grand nombre d’informations cruciales.

A l’aise dans les tripots lisboètes comme dans les lobbies feutrés des hôtels suisses, charmeur et bon vivant, Klop Ustinov semble avoir été de toutes les affaires réussies ou ratées qui ponctuent l’histoire du renseignement pendant la guerre: incident de Venlo, infiltration de l’Abwehr, réseau Rote drei à Genève, parmi tant d’autres. Ses connaissances de l’Allemagne et de la Russie faisaient de lui un informateur incontournable… Jusqu’à la guerre froide et l’affaire Philby.

Trahison

La trahison Kim Philby, cet important officier du renseignement britannique qui agissait pour le compte des Soviétiques, provoque une vague de soupçons envers de nombreux agents qui, comme Klop Ustinov, entretiennent un vaste réseau en Allemagne et en Russie. Mis sur la touche, Klop finit sa vie bien modestement, alors qu’au même moment le jeune Peter s’envole hors du cocon et entame une brillante carrière sur scène puis à l’écran.

«Klop Ustinov, le plus ingénieux des espions britanniques», fait parfois tourner la tête par sa multitude de noms et d’intrigues en cascade. Cette lecture parfois ardue rappelle l’extraordinaire effort d’intelligence – au sens anglais du terme – déployé parallèlement à l’effort militaire pour vaincre les totalitarismes hostiles du XXe siècle, mais aussi le cynisme à l’œuvre pour parvenir à ces fins. C’est aussi l’occasion de se souvenir que dans cet univers de désinformation et de manipulation, les «faits alternatifs» ne sont pas une nouveauté mais une arme ancienne extrêmement bien rodée.

Peter Day, «Klop Ustinov, le plus ingénieux des espions britanniques», Noir sur Blanc, 358 p.

Peter Day, «Klop Ustinov, le plus ingénieux des espions britanniques», Noir sur Blanc, 358 p.

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