Eldorado en Euskadi

Publié le par Jean-Claude Souléry

Eldorado en Euskadi

L'édito du jour - Éditorial Jean-Claude Souléry

Eldorado en Euskadi

L'Euskadi a tellement changé ! Planté sur le rocher de San Juan de Gaztelugatxe face à l'Océan, attablé devant une morue au piment dans un de ces restos de pêcheurs comme il en existe cent au creux des petits ports, perdu sur un chemin dans l'immensité grasse des pâturages ou encore longeant le Nervion jusqu'au musée Guggenheim de la moderne Bilbao, on peine à croire que la lutte armée en Pays basque a duré pendant un demi-siècle, qu'elle fut jonchée de centaines de cadavres (829 dit-on) et que la paix n'est officiellement revenue qu'en 2011.

Aujourd'hui pourtant les visages des derniers prisonniers politiques, peints au pochoir sur les murs des villes, nous rappellent que le Pays basque n'a pas effacé tout ce que fut sa douleur. Même si l'ETA, l'organisation armée qui luttait pour l'indépendance d'Euskadi, a décidé d'abandonner les bombes, l'Histoire est d'autant mieux enracinée qu'elle remonte aux temps préhistoriques de la dictature franquiste. Dans tous les villages basques, il est des familles qui racontent (ou gardent pour elles) le souvenir d'un frère, d'un voisin, d'un torturé, d'un supplicié. On n'efface pas les années de garrot.

Mais, dans le camp d'en face, d'autres familles, celles de policiers, militaires, politiciens et industriels expriment un agacement lorsqu'on parle de ce passé funeste. Car la sale guerre n'a épargné personne, chacun a payé son dû. Les attentats ont paralysé toutes les provinces basques, endeuillé sans doute les casernes et les commissariats, mais aussi tous les Basques, ceux qui n'avaient pas suffisamment épousé la « cause indépendantiste », les petits élus qui pactisaient avec Madrid, ou les petits chefs d'entreprises qui ne payaient pas « l'impôt révolutionnaire ». Le serpent qui s'enroule autour de la hache – l'emblème d'ETA – rappelle encore une morsure qui aurait pu être mortelle pour l'ensemble de la société basque. Car, si le terrorisme est né dans l'héroïsme des premiers résistants à Franco, il s'est vite retrouvé nu, dans son plus simple appareil : celui d'un marxisme assassin, d'une machine à tuer, imposant à toute la société le sinistre dilemme – la soumission ou le cercueil.

Et pourtant, revenu de tout comme on se réveille d'un cauchemar, le peuple basque a démontré en peu de temps une capacité hors du commun à se redresser, une intelligence rare à prendre au vol le virage du siècle. Les anciens murs crasseux de Bilbao et les usines à l'arrêt qui témoignaient de la terrible crise de l'industrie, notamment de la sidérurgie, de la métallurgie et de la construction navale, ne sont plus que de très lointains souvenirs. Désormais, le Pays basque a réussi une reconversion qui était impensable dans les années 1970-80, il est devenu l'une des dix régions les plus dynamiques d'Europe. Les chiffres de l'emploi et de la croissance dépassent la moyenne européenne. Il y a de l'Eldorado en Euskadi.

Dans ce contexte de grande modernité, la lutte des etarras a perdu ses raisons d'être – le peuple basque s'estime libre. Hier à Bayonne, la remise des armes correspond surtout à un geste symbolique. L'amnistie viendra peut-être un jour. L'oubli, c'est moins sûr.

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