Un marchand d’art dans la tourmente nazie

Publié le par Sabine Gignoux

Un marchand d’art dans la tourmente nazie

Le Musée Maillol raconte l’ascension puis la spoliation par l’occupant allemand de Paul Rosenberg, galeriste de l’art moderne.

Parmi la collection de Paul Rosenberg, Baigneur et baigneuses (Trois baignants) de Pablo Picasso. / Collection David Nahmad, Monaco.

Parmi la collection de Paul Rosenberg, Baigneur et baigneuses (Trois baignants) de Pablo Picasso. / Collection David Nahmad, Monaco.

« 21 rue La Boétie »

Musée Maillol, à Paris

Sa galerie, au 21 rue La Boétie à Paris, ressemblait au « Ritz-Palace de l’art d’avant-garde », selon l’écrivain Jacques-Émile Blanche, ébloui par le « vestibule en marbre, l’escalier en onyx, les tapis genre sécession viennoise (…) et les vastes salons tendus de moire recevant des torrents de lumière ».

Paul Rosenberg y défendit, de 1910 à février 1940, les impressionnistes et la fine fleur de l’art moderne : Picasso, Braque, Léger, Matisse et bien d’autres, avant de voir son destin basculer sous la botte nazie.

En 2012, sa petite-fille, la journaliste Anne Sinclair, avait raconté son histoire dans un livre : 21 rue La Boétie (Éd. Grasset). La voici retracée au Musée Maillol, à Paris, à travers une soixantaine d’œuvres et de nombreux documents d’archives.

Remarquablement pédagogique, l’accrochage permet d’aborder deux sujets : d’abord le rôle et les méthodes d’un galeriste d’exception (1), ensuite le mécanisme implacable des spoliations nazies, puis l’aléa des restitutions.

Une famille d’amoureux d’art

Fils d’un émigré slovaque qui avait ouvert, en 1878, une galerie d’art et d’antiquités à Paris, Paul Rosenberg avait fait ses premières armes avec son frère Léonce, dans la boutique paternelle, sur la nouvelle avenue de l’Opéra.

Dès 1910, chacun crée sa propre galerie et Paul s’installe rue La Boétie, à côté du marchand d’art Wildenstein. Pour convaincre sa clientèle, il a l’idée d’exposer ses tableaux de Marie Laurencin et de l’avant-garde comme dans une « habitation privée », entourés de meubles anciens prêtés par Jacques Helft, son beau-frère antiquaire.

Au premier étage, rassurantes pour le goût bourgeois, trônent des toiles impressionnistes et des peintres de Barbizon, hérités en 1913 du fonds paternel.

Braque, de Léon à Paul

Avec la guerre en 1914, l’exil en Suisse du marchand allemand Daniel H. Kahnweiler, le défenseur des cubistes, fait d’abord le bonheur des deux frères Rosenberg. Léonce récupère, dans sa galerie « L’effort moderne », Braque, Léger, Juan Gris. Et en 1918, Paul s’attache Picasso puis installe le peintre et sa jeune épouse Olga rue La Boétie, prélude d’une longue amitié.

En 1921, le fonds Kahnweiler, confisqué pendant la guerre, est vendu aux enchères à Drouot. Des dizaines de toiles cubistes se trouvent mises à l’encan, et Léonce, qui officie comme expert, est soupçonné de minimiser les prix pour racheter les œuvres, tout comme son frère.

Braque, furieux de voir sa cote s’effondrer, met son poing dans la figure de Léonce. En 1924, il rejoindra toutefois la puissante galerie de Paul Rosenberg, avant Fernand Léger en 1927, puis Matisse en 1936.

Les Rosenberg se réfugient à New York

Habile, le marchand n’impose pas d’exclusivité à ses artistes mais un contrat de « première vue ». Il multiplie les expositions monographiques, les catalogues. Il vend cher mais paye généreusement ses peintres.

Associé à Georges Wildenstein, il lance dès 1923 une société commerciale aux États-Unis où il entre en contact avec de grands collectionneurs comme le docteur Barnes et Alfred H. Barr, directeur du Musée d’art moderne de New York. En 1936, il ouvre une succursale à Londres.

Avec la guerre, Paul Rosenberg et sa famille se réfugient à New York en 1940. Il a laissé 162 tableaux, stockés dans un coffre de banque à Libourne.

Ils seront pillés par les nazis, tout comme sa galerie parisienne qui devient le siège de l’Institut d’études des questions juives, chargé de la propagande antisémite. En 1942, ultime humiliation, le marchand, qui a ouvert une galerie à New York, se voit déchu de sa nationalité française par Vichy.

Des oeuvres éparpillées

L’exposition rappelle qu’au moins 22 000 objets d’art provenant de plus de 200 collections juives ont été spoliés en France. Le parcours évoque aussi la promotion outre-Rhin d’un art « authentiquement » nazi et les saisies dans les musées d’œuvres « dégénérées ».

Certaines seront vendues en 1939 à Lucerne (en Suisse) et achetées par le Musée des beaux-arts de Liège où fut déjà présentée, l’an dernier, cette exposition sur le « 21 rue La Boétie ».

Par un pied de nez de l’histoire, le 27 août 1944, lorsque les nazis tentèrent d’emporter dans leur débâcle 148 caisses remplies d’œuvres d’art dont des tableaux de Paul Rosenberg, le commando de résistants qui intercepta leur train en gare d’Aulnay-sous-Bois était dirigé par un certain… Alexandre Rosenberg. Le fils du marchand s’était engagé dans les Forces libres.

La suite des restitutions sera beaucoup plus difficile, les archives ayant été détruites et nombre de tableaux ayant disparu dans des collections privées. Paul Rosenberg remerciera néanmoins l’État français de son aide, en lui donnant une vingtaine d’œuvres signées Masson, Braque, Léger, Picasso ou Hélion…

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