Au procès de Carlos, des victimes résignées

Publié le par La Croix

Au procès de Carlos, des victimes résignées

Carlos, figure de proue du terrorisme d’ultragauche des années 1970, est jugé à partir de lundi 13 mars aux assises de Paris pour l’attentat du Drugstore Saint-Germain. Perplexes à l’égard d’une justice rendue si tard et désabusées vis-à-vis d’un prévenu dénué d’empathie, plusieurs victimes ont choisi de ne pas assister au procès.

Des journalistes devant le lieu de l’attentat du Drugstore Saint-Germain, le 15 septembre 1974. / Rue des Archives/AGIP

Des journalistes devant le lieu de l’attentat du Drugstore Saint-Germain, le 15 septembre 1974. / Rue des Archives/AGIP

Le 15 septembre 1974, peu après 17 heures, une grenade dévaste le Drugstore Saint-Germain à Paris, faisant deux morts et 34 blessés. Après une enquête menée aux quatre coins de la planète, une traque durant plus de vingt ans du principal suspect, Ilich Ramirez Sanchez – alias Carlos – et un marathon procédural hors norme, les audiences s’ouvrent enfin devant les assises de Paris.

Après plus de quatre décennies, on aurait pu s’attendre à une ambiance survoltée avant la comparution de Carlos. Il n’en est rien. Si les victimes ont voulu ce procès, elles en attendent peu pour elles-mêmes. Plusieurs d’entre elles ont d’ores et déjà fait savoir à la cour qu’elles ne viendraient pas témoigner.

La crainte d’un nouveau traumatisme

« Elles saluent bien évidemment le fait que la justice soit rendue et que le terrorisme ne reste pas impuni, décrypte Guillaume Denoix de Saint Marc, président de l’Association des victimes françaises de terrorisme (AFVT). Simplement, les audiences arrivent tard et certaines victimes hésitent à se replonger dans ces années terribles. »

Une réticence qui n’étonne pas Carole Damiani, psychologue spécialisée dans la prise en charge des parties civiles. « Elles craignent, en venant témoigner, de réactiver de douloureux souvenirs. Et de mettre à mal l’équilibre de vie qu’elles avaient fini par retrouver. » Et la psychologue d’ajouter : « C’est très souvent le cas, mais cela l’est particulièrement dans cette affaire vu le profil très atypique de Carlos. »
Un accusé déjà condamné deux fois à la perpétuité

Déjà jugé aux assises à deux reprises (1), l’intéressé n’a jamais témoigné aucune empathie vis-à-vis des victimes. « Il a écopé deux fois de la perpétuité et ne sortira probablement jamais de prison, la dernière arme qui lui reste, c’est son pouvoir de nuisance sur les parties civiles, redoute un magistrat, grand connaisseur du dossier. Il n’a jamais un mot à leur égard et n’est obnubilé que par une chose : multiplier les provocations pour mieux attirer l’attention sur lui. »

Constance Debré ne dit rien d’autre. Cette avocate, qui défend huit parties civiles dans ce dossier, connaît bien le personnage pour avoir assisté à ses précédents procès. « Il tient tout le monde en haleine en veillant à ne jamais se positionner clairement sur les faits. Il se refuse à dire s’il les a commis ou non. Sa seule défense consiste à montrer que l’accusation n’a pas en sa possession les preuves tangibles attestant de son passage à l’acte. »

Dans l’affaire du Drugstore, il nie catégoriquement être impliqué… après avoir reconnu les faits en 1979. « Sauf coup de tonnerre, il ne passera pas aux aveux à l’audience, il ne fera pas ce plaisir à la justice », anticipe Me Debré. L’avocate et compagne de Carlos, Me Isabelle Coutant-Peyre, déclarait il y a peu sur RTL : « Il n’a rien à voir avec tout cela. Aucun des témoins qui étaient sur place au Drugstore Saint-Germain n’a décrit une personne qui ressemble à Ilich Ramirez Sanchez (…). Il n’a peur de rien, il considère que sa vie est un exemple. »

Un procès qui arrive trop tard

Le procès est par ailleurs dénué de réel enjeu pour Carlos lui-même. Qu’il soit ou non reconnu coupable dans l’attentat du Drugstore, il purge déjà une peine de réclusion à perpétuité… On attend par ailleurs peu des audiences. « Les procès terroristes intéressent souvent les enquêteurs car ils permettent de mieux comprendre l’organisation des filières, voire en cas d’aveux inattendus d’obtenir l’identité d’un acteur clé, précise un magistrat du parquet. Mais la lutte armée de l’ultragauche aujourd’hui… franchement tout le monde s’en fiche. C’est de l’archéologie judiciaire ! Le terrorisme a changé de visage. »

À tous les égards donc, le procès de Carlos arrive trop tard. « Mais il se tient quand même et c’est décisif, martèle Guillaume Denoix de Saint Marc. C’est d’abord fondamental que la vérité soit dite. Ensuite et surtout, cela envoie un message très fort aux terroristes : Oui, à la fin, la justice passe et exige qu’ils répondent de leurs actes. »

L’affaire du Drugstore Saint-Germain

  • 15 septembre 1974. Une grenade explose au Drugstore Saint-Germain. Elle fait deux morts, François Benzo et David Grunberg, ainsi que 34 blessés.
  • 1979. Carlos, membre du Front populaire de libération de la Palestine, revendique l’attentat dans le journal El Watan. Il contestera ensuite avoir tenu de tels propos.
  • 1994. Le terroriste est enlevé au Soudan. Livré aux autorités françaises, il est mis en examen deux ans plus tard pour l’attentat du Drugstore.
  • 1999. La chambre de l’instruction, estimant les charges insuffisantes, lui accorde un non-lieu. En décembre de cette même année, la Cour de cassation casse la décision et renvoie l’affaire devant une nouvelle cour d’appel.
  • 2014. Carlos est finalement renvoyé aux assises pour l’attentat du Drugstore.
  • 13 mars 2017. Début des audiences.

(1) Carlos a été condamné en 1997 pour un triple assassinat commis en 1975 et, en 2011, pour quatre attentats commis en 1982 et 1983.

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