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Décès du célèbre pénaliste Thierry Lévy

Tranchant, provocant, rigoureux, l’avocat juif, qui refusait toute posture victimaire s’est éteint à 72 ans

Thierry Lévy, sur le plateau de Ce soir ou jamais

Thierry Lévy, sur le plateau de Ce soir ou jamais

Il y a 9 ans, le célèbre avocat pénaliste publiait « Levy oblige » (ed. Grasset) un plaidoyer où il refusait d’être réduit à ce patronyme juif, détestant par dessus tout les postures victimaires. Victime lui ?

Dans un beau portrait que lui a consacré Le Monde en 2008, à la sortie de son dernier livre, cette anecdote : en 1957, élève à Janson-de-Sailly, alors qu’il avait 12 ans, en cours de latin, un condisciple le traite de « sale juif ». En rentrant, il raconte l’histoire à son père, et lui demande conseil. « Cogne, » lui répond-il.

Depuis, c’est avec une détermination froide et distante qu’il entrait dans les prétoires, où il s’acharnait à empêcher ses clients de franchir le pas de la prison.

De 2000 à 2003 il présidera l’Observatoire international des prisons (OIP) une organisation toute aussi implacable contre les conditions de vie et de travail infernales des prisonniers et des gardiens.

Issu d’une lignée au destin très particulier, son père Paul Lévy a accueilli les textes de Céline dans son journal Les Écoutes, et dit avoir passé des « années heureuses » dans la zone non-occupée durant l’Occupation, Thierry, qui se dit « chez [lui] dans les églises » se découvre juif dans le regard des autres « juifs et non-juifs ».

Et cela l’a énervé: « On pense à ma place, on m’attribue des opinions, on préjuge de mes choix et de mes engagements. On me met dans le camp des victimes avec la Shoah et dans celui des bourreaux avec Israël (…) Mille raisons, subjectives et objectives, me mettent en dehors du camp des victimes, mais si je devais choisir ma préférée, je dirais que je ne me conçois pas sans un inextricable mélange de bien et de mal et sans l’inaltérable capacité de commettre ce dernier. »

Fermer les prisons, s’en prendre aux « saintes victimes » qui fausseraient les procès, au besoin « s’écarter de la vérité » pour défendre : l’avocat Thierry Lévy, décédé lundi, était l’une des plus intransigeantes et singulières figures du barreau.

Au printemps 2016, des journalistes le voient un temps en avocat de Salah Abdeslam, seul membre encore vivant des terroristes responsables des attaques du 13 novembre 2015.

L’avocat au visage émacié s’est toujours refusé à commenter cette rumeur qui, d’une certaine façon, lui allait si bien.

Ce fils d’une famille bourgeoise juive, que sa mère, elle-même avocate, fit baptiser, n’a-t-il pas dit qu’il aurait volontiers défendu Maurice Papon ?

En 1972, étrennant ou presque sa robe noire, il est commis d’office pour assister Claude Buffet. Avec Roger Bontems, défendu par Robert Badinter, son client est accusé d’avoir assassiné deux otages à la prison de Clairvaux.

Les deux hommes sont condamnés à mort et exécutés le 28 novembre 1972. Thierry Lévy racontera au Figaro que ce matin-là, « seuls les suppliciés avaient le visage digne d’êtres humains. Nous autres avions tous des gueules d’assassins ».

La peine de mort est abolie quelques années plus tard par François Mitterrand, après une bataille acharnée de Robert Badinter.

Thierry Lévy se lance dans ce qui est, pour lui, le combat d’après : l’abolition de la prison. L’a-t-il perdu ? « Oui. Je crois », disait-il dans un entretien accordé à l’AFP, à l’été 2016, peu avant que le gouvernement n’annonce un vaste plan de construction d’établissements pénitentiaires.

Exercice difficile que d’interviewer Thierry Lévy, aussi enflammé dans ses positions qu’il pouvait être froid dans son abord.

Sans se briser, la glace s’était toutefois un peu amincie lorsqu’on lui avait raconté la défense héroïque livrée par de jeunes avocats lors d’un récent procès de pirates somaliens, dont l’un était devenu fou pendant sa détention.

« La prison est une peine qui n’est pas comprise par ceux qui la subissent, qui ne peut pas l’être. C’est une injustice qui s’ajoute aux injustices déjà accumulées lors de vies qui sont dès l’origine en difficulté » avait asséné l’avocat.

« Le désir de punir est profondément ancré dans la nature humaine », constatait celui qui fut de 2000 à 2004 président de la section française de l’Observatoire international des prisons. « L’efficacité des alternatives à la détention est certaine, elle est garantie. Mais ce qui leur manque, c’est d’être douloureuses, ou d’être assez douloureuses », déplorait-il.

En 1999, il plaide pour des évadés de Clairvaux, dans une autre affaire de belle mortelle. Faisant du procès celui des très longues peines de prison, il arrache des condamnations moins lourdes que les réquisitions.

Plus tard, il défend aussi Patrick Henry, détenu depuis près de 40 ans pour le meurtre d’un enfant, après avoir symbolisé le combat pour l’abolition de la peine capitale.

Il assiste aussi, entre autres : l’assassin de René Bousquet – avec un certain Arnaud Montebourg -; le braqueur devenu écrivain Roger Knobelspiess; la juge Eva Joly, en conflit avec l’Ordre des avocats…

Ces dernières années, Thierry Lévy s’était trouvé un autre combat : contester la place toujours plus grande accordée aux victimes dans l’action judiciaire.

« L’institution judiciaire s’est trouvée un nouveau maître, plus aveugle, plus menaçant encore que l’État autoritaire. Le plaignant aux mille récriminations, idolâtré, transfiguré en sainte victime », pèse toujours plus lourd face à des prévenus ou accusés souvent condamnés d’avance, écrit-il dans « Eloge de la barbarie judiciaire » (2004).

Et Thierry Lévy de redouter qu' »en renonçant à comparaître égaux devant le juge nous perdions jusqu’au goût de l’innocence. »

Tag(s) : #Articles de Presse, #Avis de décès

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