Le décret de Trump anti-immigration approuvé à 57 %, un sondage suspect

Publié le par Le Monde

Le décret de Trump anti-immigration approuvé à 57 %, un sondage suspect

L’enquête brandie par des soutiens de Donald Trump a été réalisée aux Etats-Unis avant la signature du « Muslim Ban » et ses questions sont orientées.

Manifestation contre le MuslimBan à l’aéroport de Los Angeles le 29 janvier

Manifestation contre le MuslimBan à l’aéroport de Los Angeles le 29 janvier

« 57 % des Américains favorables au décret anti-immigration de Donald Trump », affirme le site identitaire Fdesouche. « On est loin de l’hostilité générale décrite par les médias », renchérit le maire (extrême droite) de Béziers, Robert Ménard, sur Twitter. D’où vient ce chiffre, et comment expliquer un tel décalage avec les mobilisations populaires, politiques et judiciaires observées depuis vendredi 27 janvier contre le « Muslim Ban » décidé par le président américain ?

Ce que dit le sondage

Le chiffre cité provient d’un sondage de l’institut américain Rasmussen, publiée lundi 30 janvier. On y lit que :

    « 57 % des électeurs américains sont favorables à une interdiction temporaire des réfugiés venant de Syrie, Irak, Iran, Libye, Somalie, Soudan et Yémen jusqu’à ce que le gouvernement fédéral améliore sa faculté à détecter l’entrée de potentiels terroristes. 33 % s’y opposent et 10 % n’ont pas d’opinion. »

Ce taux d’approbation monte même à 82 % parmi les électeurs républicains. Par ailleurs, 56 % sont « favorables à un blocage temporaire des visas empêchant les résidents [de ces pays] d’entrer aux Etats-Unis jusqu’à ce que le gouvernement fédéral améliore sa faculté à détecter l’entrée de potentiels terroristes ».

Ce qui pose problème

La date

Comme l’explique la note méthodologique, ce sondage a été conduit mercredi 25 et jeudi 26 janvier. Or le décret anti-immigration n’a été publié que le vendredi et les effets n’ont été connus qu’au cours du week-end, entraînant des manifestations et réactions politiques.

Les personnes sondées n’étaient donc pas en mesure d’approuver ou de rejeter le décret pris par Donald Trump, mais seulement de se prononcer sur ce qui était encore à ce moment-là une proposition théorique.

La formulation 

La manière de poser la question oriente en partie la réponse. Dans cet exemple, l’expression « jusqu’à ce que le gouvernement fédéral améliore sa faculté à détecter l’entrée de potentiels terroristes » est loin d’être neutre. Elle introduit deux idées qui sont discutables : les réfugiés ou les résidents de ces sept pays seraient des terroristes potentiels, et le gouvernement fédéral serait actuellement impuissant à détecter ou à filtrer (« screen out ») les terroristes souhaitant entrer sur le territoire américain.

L’institut Rasmussen avait déjà publié un sondage du même type en août 2016, en demandant alors de se prononcer sur l’interdiction temporaire de l’immigration en provenance des « pays les plus dangereux et instables du monde, qui ont une longue histoire d’exportation du terrorisme ». La proposition, issue d’un discours de campagne de Donald Trump, était alors plus floue, et ne mentionnait pas de pays précis (la liste actuelle provient d’une loi de 2016).

Le décalage entre le sondage et le décret

Le décret effectivement signé vendredi par Donald Trump est plus restrictif encore que la proposition du sondage, puisqu’il ne se contente pas d’interdire l’entrée aux « résidents » de ces sept pays, c’est-à-dire aux gens qui y vivent, mais à tous ceux qui en ont la nationalité, même s’ils vivent et travaillent légalement aux Etats-Unis – en étant détenteurs d’une carte verte – ou en Europe, ou même qui sont binationaux (sauf s’ils ont la nationalité américaine, britannique ou canadienne).

L’institut de sondage

Le Rasmussen Report est un institut de sondage fondé en 2003, et considéré comme politiquement proche du parti conservateur. Nate Silver, spécialiste américain des sondages, considérait que ses enquêtes politiques étaient parmi les moins fiables en 2010, en particulier à cause de sa méthode. Pour limiter les coûts, les sondages sont réalisés par un enregistrement automatique, uniquement sur des téléphones fixes à certaines heures de la journée, alors que les enquêteurs humains et l’appel sur portable sont plus fiables. L’institut a ensuite complété par des enquêtes sur Internet, sans augmenter considérablement sa fiabilité en 2012.

Ce qui reste intéressant

Souligner les limites méthodologiques du sondage Rasmussen n’implique pas de rejeter en bloc ses conclusions, qui sont partiellement corroborées par d’autres enquêtes.

En effet, ce n’est pas la première enquête d’opinion à interroger les Américains sur l’interdiction temporaire des immigrants venant de régions où sont implantés des groupes terroristes. Selon un sondage réalisé début janvier par la Quinnipiac University, 48 % y étaient favorables, et 42 % opposés. Ils étaient 50 % à l’approuver dans un sondage publié par Harvard TH Chan pour Politico. En revanche, seuls 18 % des personnes interrogées acceptaient d’interdire l’immigration des musulmans. Mais aucun sondage n’a posé la question de l’interdiction d’entrée sur le territoire des étrangers détenteurs de carte verte.

Comme l’explique un analyste politique de Fivethirtyeight, site de datajournalisme, il est difficile de se baser sur des sondages pour mesurer la popularité du décret de Donald Trump : « Les opinions des Américains sur l’immigration, le contre-terrorisme et les réfugiés sont compliquées et interagissent les unes avec les autres, et les avis peuvent évoluer au cours du temps. »

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